Alors que l’épidémie souligne que l’avenir de l’Europe dépend de celui de l’Afrique, il est grand temps de bâtir une nouvelle histoire commune entre les deux continents. Une opinion de François d'Adesky, ex-chef de mission diplomatique, fonctionnaire international auprès de l'Onu et de la Francophonie, analyste financier et économiste.

L’idée de lier l’Europe à l’Afrique vers une prospérité commune est ancienne. Elle a existé durant l’empire romain, qui était en réalité un empire eurafricain avec comme axe-pivot la Méditerranée (Mare Nostrum). Les citoyens romains, qu’ils fussent du nord ou du sud de la Méditerranée, étaient égaux. D’ailleurs, l’Africain Saint-Maurice, patron de la Suisse romande et de la Savoie, était avant son martyr le commandant d’une légion romaine appelée thébaine, car provenant de Thèbes/Louxor en Égypte.

Durant la période coloniale, des projets avaient éclos pour relancer l’EurAfrique. Ils ne virent jamais le jour, car bâtis sur un partenariat déséquilibré, qui faisait jouer à l’Afrique le rôle de supplétif stratégique et de fournisseur d’énergie et de matières premières pour l’industrie européenne, à des prix non équitables.

Le président sénégalais Léopold Sedar Senghor essaya en vain d’intéresser la Communauté européenne naissante à ce concept. Tandis que le général de Gaulle prédit en 1966 un partenariat privilégié entre l’Europe et l’Afrique, prélude d’une extension de l’Europe de l’Atlantique à l’Oural, le jour où la Chine émergera comme grande puissance mondiale.

Une zone de libre-échange

Un article sur l’EurAfrique, publié en décembre dernier dans la revue Ulenspiegel, explique pourquoi des citoyens s’assumant comme "eurafricains" se réunirent en 2018 au Parlement européen à Bruxelles, planchant sur un concept renouvelé de l’EurAfrique. Leur premier consensus fut la graphie de l’EurAfrique avec un E et un A en majuscule pour symboliser l’égalité dans ce partenariat. Cette réflexion conclut que l’EurAfrique se matérialiserait au XXIe siècle en une zone de libre-échange transcontinentale. L’arrimage du Marché unique européen à la Zone de libre-échange continentale africaine (Zleca) n’aurait pas pour but un commerce polluant de biens et services entre Cape Town et le cercle polaire. Son objectif principal serait le rattrapage par l’Afrique du niveau de bien-être européen afin de rendre le partenariat eurafricain équilibré.

L’Afrique y parviendrait par un regroupement des 54 pays africains en de grands ensembles socio-économiques sous-continentaux viables du style UE. La suppression des frontières artificielles héritées de la colonisation européenne réunirait des peuples séparés lors de cette domination et enclencherait la conciliation des traditions africaines avec la modernité universelle. De la sorte, l’Afrique pourrait diversifier son économie en s’industrialisant et transformer localement ses matières premières. Cette industrialisation durable (au moyen de technologies et d’énergies propres) permettrait à la jeunesse entrepreneuriale africaine, spécialement aux femmes, de créer des emplois, afin d’éliminer la pauvreté et stopper les flux migratoires illégaux vers l’Europe.

Une nouvelle étape commune

L’EurAfrique permettrait de tourner sereinement la page de la décolonisation, ce qui favoriserait investissements et joint-ventures eurafricains. Ainsi démarrerait une nouvelle étape vers un destin bâti sur une histoire commune, une proximité géographique et des valeurs humanistes similaires. Face à cette évidence, un Traité spécifique, une sorte d’"Entente cordiale" pourrait sceller l’alliance des deux continents. L’EurAfrique deviendrait alors la colonne vertébrale du monde multipolaire de demain, la fameuse troisième voie recherchée désespérément durant la guerre froide. L’EurAfrique est donc indispensable pour la paix universelle, car elle serait le havre d’équilibre entre une superpuissance militaire américaine et une superpuissance technologique sino-asiatique.

En effet, l’EurAfrique placée dans un axe central mondial conservera ses relations historiques avec l’Asie et les Amériques. Elles seront même renforcées, car les pays des Caraïbes et ceux du Pacifique sont restés membres de l’Organisation des États d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (OEACP), dont le siège est à Bruxelles, capitale de l’Europe.

L’Europe dépend de l’Afrique

Des personnalités agissent déjà en faveur du concept renouvelé de l’EurAfrique. En témoigne M. Louis Michel, qui déclara en mars 2019, à Bucarest, en tant que co-président de l’Assemblée parlementaire paritaire ACP-UE : "Je suis partisan d’une vraie réflexion sur le concept ‘d’Eurafrique’ sur les plans économique, politique et social afin de construire une relation de partenaires stratégiques dans le jeu géostratégique mondial." De même, lors d’une réunion de travail en février 2020 à Addis-Abeba entre la Commission européenne présidée par Mme Ursula von der Leyen et la Commission de l’Union africaine : l’UE s’engagea à soutenir politiquement, techniquement et financièrement l’accord de libre-échange continental africain. Elle s’est dit prête à partager son expérience en matière d’union douanière et de marché unique et même à engager une coopération qui aboutira, à long terme, à la création d’une zone de libre-échange commune aux deux continents. C’est exactement : l’EurAfrique.

Durant cette rencontre, l’UE promit aussi de réaliser son Pacte vert (Green Deal) couplé à un Agenda numérique, en soutenant l’Afrique dans une démarche similaire. Ainsi l’EurAfrique atteindrait dans sa double composante la neutralité-carbone en 2050.

Il est grand temps que l’Europe admette que son avenir dépend de celui de l’Afrique et qu’en conséquence, elle accompagne ce continent dans son combat courageux contre le Covid-19. L’UE et plusieurs États membres se mobilisent déjà par des financements spécifiques et des annulations de dettes. Toutefois, l’Afrique pourrait s’effondrer vu la faiblesse de ses infrastructures sanitaires et la diminution de ses moyens budgétaires à la suite de la récession mondiale provoquée par le Covid-19. Celle-ci a entraîné une baisse des transferts d’argent de ses migrants et du prix de ses matières premières. L’échec de l’Afrique serait un cauchemar pour l’Europe, qui verrait le retour catastrophique du Covid-19 sur son sol, doublé d’une terrible crise migratoire illégale via le sud de la Méditerranée.

Le pire n’est jamais sûr, vu que la pandémie a produit des changements extraordinaires sur terre. Ils devraient rendre improbables un retour vers le monde d’hier consumériste, polluant, égoïste… Effectivement, le confinement a permis de redécouvrir les besoins essentiels à l’existence, le sens de la vie, l’interdépendance des humains entre eux et avec la Nature, ainsi que l’impératif de solidarité pour faire face aux défis globaux.

Cet "instant d’humanité" peut nous mener vers un monde meilleur. Il aura parmi ses valeurs-phare la "chaleur des relations humaines", un bien abondant en Afrique, mais qui nous a manqué pendant les jours de distanciation sociale.

C’est la raison de mon appel, afin que l’Europe accepte de construire un futur radieux en accompagnant l’Afrique dans sa lutte contre le Covid-19. Je suis persuadé qu’ensuite, la planète entière épaulera ce premier combat de l’EurAfrique !

Tel est mon vœu le plus cher au temps du coronavirus !