Opinions

Une opinion de François le Hodey, CEO d'IPM Group qui édite "La Libre Belgique"


Les 20 ans de l’euro fêtés ce 1 er janvier 2019 sont l’occasion de nombreux débats sur cette monnaie unique, l’un d’entre eux étant particulièrement interpellant : les économies nationales membres de l’euro sont-elles trop divergentes pour avoir une même monnaie, ou, exprimé autrement, l’euro est-elle une monnaie trop faible pour les pays forts et trop forte pour les pays faibles ?

Plusieurs références entrent en jeu

Cette question est fondamentale, et pour y répondre, il faut s’intéresser aux raisons qui font qu’une économie nationale fonctionne bien.

Quand on parle de pays forts et de pays faibles de la zone euro, quelle est la référence ? Si c’est la taille des économies, les pays les plus forts devraient être l’Allemagne, la France, l’Italie, l’Espagne et les Pays-Bas, les plus faibles Malte, l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie et la Slovénie. Si c’est la balance commerciale, les plus forts seraient l’Allemagne, les Pays-Bas, l’Italie, l’Irlande et l’Espagne, et les plus faibles la France, la Grèce et la Finlande. Si c’est l’endettement par rapport au PIB, les plus forts seraient l’Estonie, le Luxembourg, la Lettonie, la Lituanie et Malte, et les plus faibles la Grèce, l’Italie, le Portugal, la Belgique, l’Espagne et la France. Enfin, si c’est le taux d’emploi, les plus forts seraient l’Allemagne, les Pays-Bas, l’Autriche, l’Irlande et le Luxembourg, et les plus faibles, la Grèce, l’Espagne, l’Italie et la France.

Transformation économique réussie ?

Récemment, les économistes de Bloomberg ont classé les pays en fonction de leur capacité à avoir tiré parti des avantages de l’euro, en donnant les meilleurs scores à l’Allemagne, la Slovaquie et la Slovénie, et les moins bons à la France, l’Italie et l’Espagne.

Ce qui ressort de tous ces chiffres, c’est que l’on peut catégoriser les pays en fonction de leur capacité à avoir réussi ou non leur transformation économique dans le monde globalisé et technologique, tout en ayant maîtrisé leur dette publique.

Du côté des pays de la zone euro qui ont réussi, l’Allemagne, les Pays-Bas, l’Autriche, le Luxembourg, l’Irlande, l’Estonie, la Slovénie, la Slovaquie et la Lettonie, du côté des pays qui sont en difficulté, la Grèce, la France, l’Espagne et l’Italie. Des pays comme la Belgique et le Portugal se retrouvent au centre.

Ce qui est très interpellant, c’est de retrouver dans les pays en difficulté les 2e, 3e et 4e économies de la zone euro !

L’euro serait-il une monnaie trop forte pour leur compétitivité à l’exportation ?

Cette thèse ne tient pas à l’analyse. En fait, l’Espagne et l’Italie ont déjà des avantages compétitifs en termes de coûts salariaux, leurs coûts horaires dans l’industrie sont respectivement de 23,30 € et de 27,80 € contre 40,20 € en Allemagne, 37,20 € en Autriche et 36,80 € aux Pays-Bas. Quant à la France, ses coûts horaires sont similaires à ceux de l’Autriche et des Pays-Bas, et moins chers que ceux de l’Allemagne et de la Belgique. Les salaires dans les services connaissent des écarts similaires.

© D.R.

Une culture de l’excellence

Par ailleurs, dans une économie qui se globalise, où les produits et les services intègrent de plus en plus de composants et de technologies faisant partie des échanges internationaux, une monnaie forte comme l’euro représente un atout au niveau des importations.

La voie traditionnelle des dévaluations compétitives dans des économies devenues à ce point interpénétrées avec un haut pourcentage d’importations de biens intermédiaires et de technologies, n’est pas une réponse adaptée aux challenges de transformation auxquels font face les économies nationales.

Les voies de progrès pour ces pays en difficulté, ce sont les réformes structurelles et culturelles, qui dépendent tant des gouvernements que de toutes les composantes de la société en général, des entreprises, universités, intellectuels, responsables politiques et syndicaux, des médias, etc.

C’est en se focalisant sur l’esprit entrepreneurial général, sur la recherche, la formation, l’innovation ; c’est en développant une culture du travail constructive et qualitative, une culture de l’excellence au niveau des produits, services et process ; c’est en décentralisant dans les territoires les outils publics de promotion des start up et des investissements ; c’est en créant des ponts entre les universités et les entreprises grandes et petites, locales et internationales; et c’est en stimulant une conscience collective qui prend la mesure de ce qui se passe dans le monde que l’on crée les conditions du développement économique et de la compétitivité internationale.

Un bilan largement positif

Partant de la conclusion qu’une monnaie unique, partagée par des pays à situations économiques aussi différentes que celles de la zone euro, n’est pas en soi un obstacle à la transformation de chacun de ces pays pour s’intégrer dans l’économie globalisée, l’euro est-il une bonne ou une mauvaise affaire ?

L’euro présente un bilan très largement positif. Avec 20 % des réserves mondiales, pour une monnaie qui ne bénéficie pas du sous-jacent d’un État unique, l’euro réussit fort bien. Le dollar reste grand premier avec un peu plus de 60 % des réserves, mais les troisième et quatrième, le yen et la livre sterling, sont loin derrière avec chacun moins de 5 %.

Détenir des euros ou des actifs libellés en euros, c’est mieux que détenir hier des actifs en francs français ou belges, en pesetas ou en lires.

Ensuite, dans les échanges commerciaux internationaux, le dollar domine certes là aussi, mais l’Europe réussit à facturer plus de 50 % de ses exportations en euro. C’est donc une partie importante des risques de change qui sont externalisés.

Autre bénéfice important de l’euro, c’est son impact positif sur la stimulation des échanges au sein du marché unique grâce à la fin des coûts et des risques de change.

Enfin, pour les États, la possibilité de financer leur dette publique en euros a permis de réduire substantiellement leurs coûts financiers. Pour les entreprises et les particuliers, les coûts d’endettement ont aussi été diminués.

Quant à connaître l’impact de l’euro sur les prix, il est très difficile d’y répondre, ne pouvant comparer des situations avec et sans euro.

Ce que l’on peut écrire, c’est que les prix sont d’autant plus bas que les marchés sont concurrentiels et que les process de production et de distribution sont efficients, ce que l’euro promeut via le renforcement de l’intégration du marché unique.

L’euro est non seulement une très bonne affaire, mais c’est aussi un magnifique levier pour nous unir davantage et adresser les vrais enjeux de la transformation de nos économies dans le monde de demain, où seule une Europe forte pourra avoir un rôle face à la nouvelle configuration des grands blocs économiques.