L’eurozone est occupée à s’engager dans la voie d’une crise de la dette bien plus sérieuse que celle de 2010. Une opinion de Pierre Defraigne, Directeur Général honoraire à la Commssion européenne, Directeur exécutif du Centre Madariaga-Collège d’Europe.

Les enfants, lorsqu’ils dévalent un talus en faisant la culbute, ou lorsqu’ils multiplient les cumulets dans une piscine, font souvent l’expérience de la perte d’équilibre jusqu’à éprouver un bref sentiment de détresse : où est le fond ? Où est la surface ?

C’est le sentiment que doivent éprouver aujourd’hui les Européens devant le changement d’humeur au lendemain de l’accord ECOFIN. Hier vilipendée pour sa défection sur le front du covid19 alors qu’elle n’a pas de compétences propres en matière de santé, voici l’UE célébrée pour un paquet de 540 milliards de prêts pour combattre le virus et pour prévenir ou, à tout le moins, freiner la récession. Pourquoi cet excès d’honneur après cet excès d’indignité ? Essayons de comprendre.

En vidéoconférence cette nuit, les 27 Ministres de finances, sans instructions unanimes du Conseil européen officiellement sur la ligne de touche –mais avec Paris, Berlin, Rome et la Haye au téléphone pendant 24 heures- , ont réussi à mobiliser 540 milliards d’euros. S’ajoutant aux 750 milliards de la BCE, cela fait beaucoup d’argent. On notera qu’il ne s’agira pas de transferts budgétaires des pays riches vers les moins riches comme cela est de réglé aux USA entre la Californie et l’Alabama à travers le budget fédéral.

L'existence de la zone euro en cause

Il s’agit ici de prêts qui comportent néanmoins un élément modeste de solidarité, puisqu’ils sont consentis à un taux plus bas que le marché, pour les pays surendettés comme l’Italie par exemple.

Mais ces prêts devront être remboursés ! Rien que de très normal. Rien non plus de compliqué lorsque l’emprunt a pour contrepartie un investissement en infrastructure et en recherche qui relève la productivité et la croissance. Le prêt est alors autofinancé. Il en va autrement pour des prêts, qu’ils soient nationaux ou communautaires, qui financent un manque à gagner ou une perte de revenu. Le remboursement impliquera alors de l’austérité budgétaire : soit réduction de dépenses, soit relèvement d’impôts. Il en va ainsi pour le schéma SURE à concurrence de 100 milliards, un des éléments du paquet global ECOFIN: la Commission avait proposé de financer par des transferts budgétaires – des dons – un schéma d’aide aux fonds de chômage nationaux. Les Ministres de Finances, au motif de l’urgence, ont financé ce schéma par des prêts, ce qui constitue un expédient qui pourrait se révéler un cadeau empoisonné.

Soyons clairs : avec le surendettement croissant de la moitié des Etats, France et Belgique comprises, l’eurozone est occupée à s’engager dans la voie d’une crise de la dette bien plus sérieuse que celle de 2010 avec le quasi-Grexit. Car récession et surendettement sont par excellence les deux ingrédients d’une crise financière majeure et les écarts de surendettement se sont brutalement creusés avec l’explosion des déficits budgétaires nationaux . Cette fois c’est l’existence même de la zone euro qui est en cause. On voit se dessiner un clivage entre euro fort germanique – mais au prix d’une dépendance atlantique accrue - et un euro faible latin - avec un poids croissant de la Chine dans la politique extérieure. Est-il encore possible d’éviter le pire? Oui mais au prix d’un sursaut de solidarité qui permettrait une réforme radicale de l’eurozone. Mais c’est l’argument géopolitique qui doit cette fois fonder la solidarité européenne. L’affaire est dans les mains de Merkel et Macron.

L'équilibre des forces entre la France et l'Allemagne

A cause du nombre croissant et de l’hétérogénéité accrue de ses États, et en l’absence d’un principe fédérateur fort, l’Europe s’est construite avec à sa tête un dyarchie paralysée par des divergences existentielles. D’un côté, l’Allemagne entend préserver à tout prix sa prospérité, seul champ possible de son identité, au risque de faire sauter un des principaux piliers de son succès, le marché unique. D’autre part, la France reste hantée par le mythe gaullien qui lui a valu de figurer parmi les vainqueurs de la dernière guerre. La dimension de l’UE est exploitée par Berlin et Paris comme ‘rehausseur’ de leur influence nationale sur la scène internationale, mais elle ne sert pas un dessein géopolitique européen propre face à l’Amérique, la Russie et la Chine .

L’équilibre des forces entre la France et l’Allemagne s’est inversé en trois-quarts de siècle. Hier l’Allemagne vaincue et divisée, mais protégée par l’Amérique d’Eisenhower et de Kennedy, le cédait à la France, puissance nucléaire et membre permanent du Conseil de Sécurité. Mais la Chute du Mur a permis la réunification de l’Allemagne qui en contrepartie a dû concéder le remplacement du DM par l’euro à la France, mais aux conditions de la Bundesbank. Autrement dit l’Allemagne s’est assuré du dernier mot dans la gouvernance de l’euro et se refuse obstinément à assumer la solidarité budgétaire qui, logiquement, devrait aller de pair avec une politique monétaire centralisée. Berlin a trouvé dans son orbite des alliés qui lui servent de piétaille : les Pays-Bas, la Finlande, l’Autriche. Les paradis fiscaux que sont l’Irlande, le Luxembourg, Malte et, à nouveau, les Pays-Bas, exploitent à fond, toute honte bue, les opportunités ouvertes par le veto sur l’harmonisation fiscale. A ce compte-là, la France, théâtre d’une désindustrialisation rapide qui mine sa stabilité économique et sociale, joue les dindons de la farce. Lui reste son appareil militaire et son entregent diplomatique lesquels lui permettent de tenir le premier rang géostratégique dans l’UE 27 de l’après- Brexit. Incidemment, les industries de défense constituent avec le luxe, le tourisme et l’agro-industrie, un point fort de l’économie française.

Le moment est venu d’une conversation au coin du feu entre France et l’Allemagne sur le devenir de l’Europe. Il passe par un accord entre Merkel et Macron sur le budget, l’impôt européen et la défense. Sans défense commune, plus de monnaie unique ! Cela se jouera bientôt.