Une opinion d'Adrien Touwaide, étudiant en première année de Master à Sciences Po Paris.

À l’heure où l’Union Européenne entame de nouvelles négociations avec la Turquie concernant l’accord migratoire de 2016, aborder la migration dans un contexte fécond au populisme reste explosif. Saisir le phénomène migratoire relève d’un exercice d’équilibriste tant il touche aux questions clivantes que sont l’économie, la sécurité ou encore la construction nationale. La question migratoire comme perçue dans les médias est souvent caricaturale, voire manichéenne, privilégiant les annonces chocs à la subtilité des faits. L’UE a dû apprendre à conjuguer face à cette nouvelle donne, longtemps continent d’émigration, l’Europe est devenue récemment la terre promise de nombreux individus.

En mars 1995, l’accord de Schengen est mis en place pour tous les États, instituant l’absence de frontières intérieures mais aussi de nouvelles frontières extérieures communes. La migration à cette période est davantage perçue comme un phénomène interne qu’exogène, certains États craignant l’afflux massif en provenance des pays fraîchement arrivés au sein de l’Union après les élargissements de 2004 et 2007. En 2013, la Commission parachève le technocratique système de Dublin, considérant que le niveau de protection et d’accueil des demandeurs d’asile est équivalent dans chaque État.

Dublin impose au pays où l’individu a fait sa première entrée dans l’Union de prendre en charge l’ensemble du processus de demande. Les premiers signes d’une migration accélérée jaillissent dès 2007 avec un nombre de franchissements accrus à la frontière gréco-turque. Petit à petit, la situation s’embrase dans le contour méditerranéen dès 2011 avec l’illusion démocratique des printemps arabes qui progressivement va enliser la région dans un état d’instabilité permanente, atteignant son paroxysme en Libye et en Syrie.

Mortelle route migratoire

L’année 2015 va sonner le glas de la présupposée forteresse Europe, barricadée par un mur de procédures administratives, s’effritant à chaque arrivée de canots pneumatiques sur les îles grecques et au gré des sauvetages miraculeux sur ce qui deviendra la route migratoire la plus mortelle au monde avec 3700 morts, la Méditerranée. Le continent semble noyé et le point d’orgue de l’incurie européenne sera le retour de la mise en place de frontières gardées sur la route des Balkans. La crise de 2008 avait remis en cause la pertinence économique de l’Union, celle de 2015 aura mis à mal le sacro-saint principe de libre circulation.

La coopération laisse place à la méfiance et à la froideur des barbelés érigés entre pays, un étrange sentiment de "déjà vu" s’immisce sur le continent. L’effort fourni aura été inégalitaire entre pays, accentuant la distorsion Nord-Sud de l’Union, déjà présente lors de la crise des dettes souveraines. Un clivage naît de la différence entre les pays d’entrée comme l’Italie et la Grèce implorant la solidarité des autres États et les pays du Nord leur rétorquant de conserver les nouveaux venus. Responsabilité et solidarité sont les deux réalités inconjugables de la question migratoire. Deux aspects pourtant essentiels mais absents dans le règlement de Dublin III.

Sous l’impulsion de la nouvelle équipe Von der Leyen, la Commission propose en septembre 2020 le "nouveau Pacte sur la migration et l’asile" afin de corriger les manques des précédents textes. Les principales innovations consistent en l’instauration d’un test de recevabilité aux frontières extérieures sous couvert d’un élargissement des pouvoirs de l’agence européenne Frontex, des allégements pour les pays les plus exposés avec la mise en place d’une solidarité automatique et obligatoire et enfin, un mécanisme de coopération plus efficace avec les pays tiers concernant les retours ainsi que l’aide au développement. Cette proposition insuffle de vraies nouveautés sur la gestion de l’asile par rapport au système précédent. Cependant, le nouveau pacte tombe dans certains écueils de par son manque de vision à long terme, la Commission a privilégié une posture défensive, se contentant de réduire le fardeau de l’asile interne en négligeant les relations avec les acteurs externes.

"High-skilled migrants" et coopération aux abonnées absentes

Les pays tiers sont évidemment l’éléphant dans la pièce, ceux sans qui la viabilité d’un partenariat est impossible mais dont leur mention dans ce nouveau pacte est relativement timide. Il faut attendre la deuxième partie du communiqué pour que les partenaires extérieurs apparaissent brièvement.

Afin de vous permettre l’économie de lecture du texte, les relations avec les pays tiers sont vues sous le prisme de bonus/malus financiers en cas d’aide à la reconduite aux frontières ainsi qu’à l’ouverture d’une voie pour les "high-skilled migrants". Nonobstant l’ouverture de cette nouvelle voie, la coopération est aux abonnées absentes, démontrant encore les limites de la politique extérieure commune. L’une des raisons du manque de portée réside dans la difficulté à trouver un accord satisfaisant les différentes parties. Les États africains sont tributaires d’une poussée démographique croissante (2 milliards d’individus en 2050) et d’une importance toujours plus marquée des transferts de la diaspora (76 milliards de dollars envoyés vers l’Afrique en 2019). Partant de ce constat, l’Union pose un regard sécuritaire sur la question sans s’attarder sur les causes profondes. Les aides financières de l’UE découlent de la fausse idée consensuelle qu’élever économiquement les pays africains empêchera les migrations.

Pour dépasser cette vision punitive, l’UE doit assurer un climat de coopération et ériger une vision réaliste et censée de ses relations en Afrique. Cela implique de s’attaquer aux raisons profondes de la migration clandestine. Il s’agit d’adopter une vision d’ensemble, dépassant le carcan de la simple (tout en restant essentielle) gestion des retours. Le défi majeur est d’instaurer des voies fiables et sécurisées pour la migration, permettant ainsi de sortir de la dépendance vis-à-vis des ténors locaux, souvent peu scrupuleux sur les conditions de vie des migrants. Le défi est de taille mais tout autant impératif. Le continent africain est à la croisée des chemins dans son développement, les défis sont pluriels et la mise en place d’une relation saine et équilibrée avec l’Europe est essentielle. La relation entre les deux continents regorge d’opportunités mais requiert une base solide permettant d’assurer un avenir pérenne. A contrario, un manque de lucidité pourrait donner raison aux Cassandre annonçant un désastre humanitaire prochain.

>>> Titre de la rédaction. Titre original: "L'Europe de la migration, récidive ou rédemption?".