De nombreux États sont surendettés et la BCE est au bout du rouleau avec un bilan qui a explosé, et des taux proches de zéro. L’UE n’empêchera pas la crise, mais elle l’affrontera mieux unie que dispersée. 

Une opinion de Pierre Defraigne, directeur exécutif du Centre Madariaga-Collège d’Europe et directeur honoraire à la Commission européenne.

Les crises financières sont intrinsèques au capitalisme de marché. Un surendettement combiné avec un ralentissement de la croissance en est la cause. Seule la date de la prochaine reste incertaine, car le système démontre à cet égard une résilience certaine. Mais plus la crise est différée, plus ses effets sont sévères pour l’économie réelle. Qu’une nouvelle crise soit attendue malgré d’incontestables progrès dans le renforcement des fonds propres des banques, condition d’un renflouement effectif par les actionnaires (1), et dans la surveillance des banques systémiques par la BCE, a de quoi surprendre !

Qu’on se rappelle toutefois le témoignage d’un officiel américain devant le Sénat américain après le krach de 2008 : "Personne n’a la légitimité pour arrêter le juke-box pendant que la danse bat son plein." Tout est dit ! En raison du poids de la bourse sur l’économie, la connivence de fait entre banquiers centraux et financiers est inéluctable. Que faire alors, sinon laisser jouer les marchés qui seront sans inhibition devant la réduction drastique du surendettement, au prix d’une profonde dépression, avant de ramener - mais quand ? - les économies à l’équilibre.

L’essentiel

Ramenons la séquence en cours à l’essentiel : d’abord la chute de la croissance, ensuite, devant le refus des gouvernements d’agir sur la demande, la politique hétérodoxe de la BCE comme dernier recours, et enfin former le carré pour sauver l’unité de l’Europe.

D’abord, comment expliquer le ralentissement de la croissance observé aujourd’hui ? Du côté de l’offre globale de biens et de services, se dessine la thèse de la stagnation séculaire avancée par des économistes américains : le vieillissement diminue la population active et donc l’emploi. Par ailleurs, la révolution numérique a permis un formidable abaissement des coûts de communication et d’information, mais ne s’est pas traduite par des gains de productivité dans l’ensemble des économies. Enfin, la concentration extrême du capital observée dans le numérique, les médicaments et l’énergie, restreint la concurrence et freine le dynamisme entrepreneurial. Quant au choc climatique, ses effets dépendront des stratégies énergétiques des États et de l’UE.

La stagnation des salaires

Du côté de la demande, la course à la compétitivité diminue la dépense d’investissement public et pèse sur les salaires. Dorénavant, l’austérité budgétaire et salariale est jugée déflationniste par l’OCDE, la BCE et l’IMF (NdlR : le Fonds monétaire international).

Les causes de la stagnation des salaires réels moyens sont multiples : le déménagement de pans entiers de l’industrie vers la Chine et autres pays émergents dans la décennie 1990 ; le progrès technique qui divise le monde du travail entre gagnants et perdants ; la concentration du capital qui écrase les salaires selon les banquiers centraux eux-mêmes, réunis à Jackson Hole en août dernier ; la "métastase" financière qui crée des emplois de haute qualification dans la finance - payés à 30 ou 40 % de plus que les emplois industriels équivalents - aux dépens des emplois productifs ; la faible productivité des emplois dans le secteur, en croissance exponentielle, des aides aux personnes âgées qui aboutit à des salaires insuffisants. D’une manière générale enfin, lorsque le précariat - emploi des travailleurs pauvres - remplace le chômage, la demande se contracte.

Stimuler l’eurozone

Ensuite, le ralentissement de l’économie tient au refus de l’Allemagne et de ses associés nordiques de relancer l’économie en mettant en œuvre un stimulus budgétaire au niveau de l’eurozone. Du coup, la BCE s’est lancée dans une politique hétérodoxe d’assouplissement qualitatif (QE). L’idée était de fournir aux banques des liquidités massives à des taux extrêmement bas, pour financer l’investissement des PME. Mais seule une fraction de ces crédits avantageux ont atteint leur cible en raison de la faiblesse des carnets de commandes à cause des bas salaires. Car le gros a été dirigé par la finance vers la spéculation boursière et immobilière sans impact visible sur la croissance et l’emploi. En revanche, cette politique a augmenté les inégalités entre rentiers et travailleurs, entre PME et multinationales. Celles-ci ont en effet racheté leurs actions, avec ces crédits à taux proches de zéro, assurant autant de plus-values à leurs dirigeants.

Ainsi, à son corps défendant et dans son désir louable de pallier la carence des gouvernements, la BCE a laissé se créer une situation critique dont hérite Christine Lagarde : d’un côté nombre d’États sont surendettés, et de l’autre la BCE est au bout du rouleau avec un bilan qui a explosé, et des taux proches de zéro qui ne lui laissent plus aucune marge.

Dès lors, faute de pouvoir prévenir la crise, la seule chance pour l’Europe de limiter les dégâts est de consolider son unité politique pour amortir le choc comme un bloc, et non dans le chaos des réponses individuelles des gouvernements. Consolider veut dire : doter l’eurozone d’un budget financé par des euro-obligations et par un impôt européen sur les multinationales qui mettrait fin à la concurrence fiscale suicidaire entre États - l’harmonisation restera à jamais un serpent de mer - et pourrait financer la défense européenne qui n’a plus rien à faire dans les budgets nationaux. C’est aussi pour le Conseil européen de renoncer à l’unanimité, pour la Commission de réduire sa taille de moitié et de redevenir le fer de lance de la construction européenne, pour le Parlement de s’organiser sur base de partis transnationaux et non sur des agrégats de groupes nationaux.

C’est enfin, ainsi renforcée, que l’UE pourra faire du combat climatique un levier du retour à la croissance et un ciment de son unité.

(1) : Le "bailing-out" est le sauvetage des banques en faillite par les autorités, aux frais du contribuable. Le "bailing-in" ou renflouement, est l’affaire des actionnaires eux-mêmes qui absorbent les pertes, la frontière est plus floue qu’il n’y paraît.