L’Europe aurait-elle atteint un plafond de verre dans son ascension vers l’unité ? La réconciliation franco-allemande n’a pas suffi à ramener la confiance entre Berlin et Paris. Or c’est là que se situe l’obstacle décisif aux avancées de l’intégration.

Une opinion de Pierre Defraigne, directeur exécutif du Centre Madariaga - Collège d'Europe, directeur général honoraire à la Commission européenne.

Pour ceux qui voient dans une Europe à deux vitesses et dans la constitution d’un noyau dur à 6, 9 ou 15 États-membres, un chemin de sortie de crise pour l’UE-27, aujourd’hui bloquée, qu’ils songent simplement à ceci : c’est au cœur du noyau, entre la France et l’Allemagne, que se situe l’obstacle décisif aux avancées de l’intégration. Commentant la sortie de route de la CDU en Thuringe où elle s’est alliée de fait à l’AFD, son rival d’extrême droite, Guntram Wolff, patron du think-tank Bruegel, interviewé par Maria Udrescu dans La Libre (LLB du 11/02), fait le diagnostic d’un blocage total du progrès européen. Il ajoute : "Je crains que cette conférence sur le futur de l’Europe ne rapporte pas grand-chose. Elle rapportera encore moins au vu de la situation actuelle." L’Europe aurait-elle donc atteint un plafond de verre dans son ascension vers l’unité ? Et cela à un moment où elle joue son existence sur trois circonstances extérieures - le climat, l’imminence d’une nouvelle crise financière et la confrontation Chine-Amérique - pour lesquelles elle ne peut plus compter sur un concours effectif et bienveillant de Washington.

Illibéralisme endémique

Parmi les forces centrifuges à l’œuvre, on relèvera bien sûr : le Brexit, les écarts de développement conjugués avec le refus de solidarité des États-membres plus avancés, la prévalence en Hongrie et en Pologne d’un illibéralisme et d’un atlantisme endémiques, ce dernier plus largement partagé, y compris au sein de l’Europe des Six originelle.

Mais la difficulté principale tient à la réticence croissante de la part de Berlin de contribuer financièrement (1), et de la part de Paris, de transférer à l’Europe sa force de dissuasion nucléaire et sa mainmise sur le siège permanent unique de l’UE-27 au Conseil de sécurité, depuis le départ des Britanniques. La réconciliation franco-allemande, expérience morale authentique, et admirable à beaucoup d’égards, n’a pas suffi à ramener la confiance entre Berlin et Paris. La rivalité sourde persiste entre le géant économique allemand sans vision autre que sa prospérité, et le chevau-léger français géostratégique aux arrière-pensées souverainistes, mais sans moyens commensurables avec ses ambitions. Seule une intégration politique plus poussée aura raison de ces postures d’un autre âge.

Car ces postures, pour incontournables qu’elles apparaissent aux yeux des diplomates, commencent à révéler des craquelures très visibles dans le paysage politique intérieur des deux pays.

La faiblesse du modèle rhénan

Du côté allemand, les avatars de la CDU en Thuringe où elle s’allie de fait à l’AFD, parti nationaliste de droite, dans la coalition du gouvernement régional, portent un coup sévère à l’autorité morale du parti d’Adenauer sur la scène intérieure et au Parlement européen. La CDU fournit en effet son ancrage d’une part à la politique allemande par l’ascendant qu’elle exerce sur ses partenaires, et d’autre part au PPE à Strasbourg dont elle a fait son prolongement, au profit des intérêts allemands.

La CDU/CSU est le parti de l’establishment allemand auquel elle a rendu son honorabilité, au lendemain de l’effondrement du régime nazi, en menant à bien le miracle économique allemand. Mais Michel Albert avait vu juste en prédisant que le capitalisme financier anglo-saxon l’emporterait sur le modèle rhénan à la faveur de l’allégeance proclamée par les élites allemandes à la puissance tutélaire des États-Unis. La raison de ce tournant est à rechercher dans le vide moral sidéral, laissé par le traumatisme des douze années passées par la société allemande sous la terreur hitlérienne, par la perpétration de la Shoah et par la défection de ses élites. Après la défaite, l’Allemagne a renoncé à développer une identité internationale, et encore moins une weltanschauung (façon de concevoir le monde, NdlR) géopolitique. Tout l’effort de la Nation fut concentré sur le bien-être matériel de la population et sur l’enrichissement des classes dirigeantes. La CDU fut le principal acteur de cette réhabilitation/transformation de l’Allemagne. De démocrate-chrétienne et gardienne des valeurs, elle est devenue le parti d’un style de vie très matérialiste, et a développé ainsi une forme insidieuse de nationalisme économique qu’elle a diffusé autour d’elle. En lui confiant les clés de l’euro, le Traité de Maastricht lui a transféré la tutelle de fait des politiques budgétaires, de flexibilité du travail et de compétitivité salariale de ses partenaires.

Macron isolé

Le poids de la CDU dans le PPE et la faiblesse idéologique du groupe parlementaire le plus important, ont ainsi permis à la CDU de sceller une alliance défensive entre une coalition parlementaire à Strasbourg et la coalition des États-membres contributeurs nets au Conseil européen. Pourra-t-elle jouer ce rôle avec la même autorité après l’incident en Thuringe ?

Du côté français, Emmanuel Macron affiche une grande ambition pour l’Europe. Au-dedans, il multiplie, jusqu’ici sans succès, les initiatives sur la réforme de l’Eurozone et sur la défense européenne. Au-dehors, il déploie un activisme stratégique méritoire qui ne lui vaut ni la gratitude de Washington - pour dire le moins - ni le soutien de Berlin. Ces insuccès dont il faut s’inquiéter, ne tiennent-ils pas à la singularité de la majorité présidentielle, "obtenue par effraction" selon Macron lui-même, qui le laisse isolé à Strasbourg au sein du groupe libéral, et au Conseil européen où il est soupçonné d’arrière-pensées souverainistes.

Le moment n’est-il pas venu de travailler à un arrimage parlementaire franco-allemand élargi, fondé sur des partis européens, véritablement transnationaux, à fort contenu civilisationnel, qui transcenderait le jeu des seules chancelleries ? La fin de la suprématie de la CDU sur le PPE et de l’isolement de la majorité présidentielle française à Strasbourg, ne sont-ils pas les points de passage obligés pour l’émergence d’une Europe citoyenne au regard de l’Europe des États et pour l’arrimage européen d’une ambition gaullienne pour l’UE ?

(1) Le vote préliminaire du Bundestag des crédits d’étude de l’avion de combat européen (SCAF) intervenu mercredi n’infirme pas encore cette réticence.