Une carte blanche de Pierre Defraigne. Directeur exécutif du Centre Madariaga-Collège d'Europe; directeur général honoraire à la Commission européenne.

L’Union européenne risque gros au sortir du confinement. Les différentiels de surendettement post-Covid et de compétitivité entre pays, le chômage élevé et les faillites dans la périphérie, France comprise, menacent l’unité de l’eurozone, malgré un plan de relance inespéré. Les dérives illibérales à Varsovie et à Budapest, les tensions géopolitiques au Sahel, au Moyen-Orient, en Turquie et dans le voisinage de la Russie, et le désarroi des 27 devant la rivalité sino-américaine, se heurtent à la paralysie d’une UE trop hétérogène. Et le plus difficile reste à venir avec la transition environnementale qui gagne en urgence et désormais se double d’un risque pandémique endémique. Cette double menace force l’UE à franchir un seuil : d’une Europe-marché, condamnée à végéter, à une Europe géopolitique et civilisationnelle, seule à même de structurer un démos citoyen.

Si le lien est établi entre Covid-19, réchauffement climatique et rétrécissement de la biodiversité, la biosphère unique qui sert d’habitat à l’humanité se trouvera dorénavant exposée sur deux fronts : dégradation de sa soutenabilité environnementale et pandémies à répétition.

La planète y survivrait ! Elle n’est pas en danger. Mais l’humanité oui. Elle se heurterait à une détérioration profonde et dangereuse de ses conditions de vie, mettant à la fois en péril sa survie et la civilisation. C’est donc de l’humanité qu’il faut s’inquiéter.

Laissons de côté la thèse de l’effondrement, laquelle, du moins aujourd’hui encore, relève de la paresse intellectuelle. Par ailleurs, le techno-optimisme, cette forme moderne de l’hubris, va aider mais ne suffira pas. Une chose est sûre : après le Covid-19, on ne reviendra pas à la case de départ. Le monde d’avant a déjà commencé à vaciller. Mais le monde à venir, réconcilié avec la nature, pourrait être plus juste et plus beau. C’est la capacité politique et la qualité de la gouvernance qui feront la différence.

La cassure Nord-Sud

Le monde, tel qu’il est aujourd’hui, c’est-à-dire à la fois l’état de la planète Terre et le niveau et la répartition de la richesse mondiale, est le produit de notre civilisation européenne millénaire et de l’hégémonie occidentale exercée sur le monde depuis trois siècles, mais aujourd’hui remise en question par la renaissance de la Chine. C’est bien avec la Révolution industrielle en Angleterre à la fin du XIXe que naît l’ère anthropocène, lorsque l’activité humaine devient le facteur principal de transformation de la biosphère terrestre, avec l’augmentation des gaz à effet de serre et la perte de biodiversité. La mondialisation a brutalement accéléré cette évolution.

L’Europe d’abord et l’Amérique par la suite ont construit un système efficace de gouvernance pour leurs sociétés : d’un côté, le capitalisme pour la production et l’allocation des ressources et, de l’autre, un régime démocratique, lequel fut bien plus laborieux à établir, pour le contrôler. Le capitalisme a d’emblée tenu la nature pour un bien global gratuit et pour un fonds inépuisable. Myopie fatale dont nous mesurons brutalement le coût aujourd’hui avec le réchauffement climatique, l’extinction massive des espèces et dorénavant le risque de pandémies endémiques.

L’Europe et l’Occident ont aussi façonné le monde à travers la division du travail profondément injuste qu’ils ont imposée à l’hémisphère Sud. La cassure Nord-Sud au plan de la richesse a été jusqu’ici traitée par les pays avancés comme un dommage collatéral incontournable. Le discours humanitaire tient lieu d’assistance effective au rattrapage. Avec un succès très mitigé.

Mais tout va changer si nous laissons s’ajouter à l’écart de revenu aujourd’hui un fossé vaccinal et demain un abysse environnemental ? Le premier fractionnerait l’unité du monde et le second, en rendant inopérants les Accords de Paris sur le climat et la Conférence sur la biodiversité de Kunming, déclencherait des migrations Nord-Sud par centaines de millions. Moralement ce serait un crime contre l’humanité. Pratiquement ce serait un désastre pour l’Europe.

Ce par quoi doit passer l’Europe

Nous voici donc placés devant un nouvel impératif catégorique : contribuer sans désemparer à un nouvel ordre du monde, plus soutenable, plus sain et plus juste qui mette fin au clivage Nord-Sud. L’UE doit, pour relever ce défi, à la fois se renforcer, se transformer, et se fixer une stratégie à négocier avec les grandes puissances mondiales, actuelles en Amérique et en Asie et en devenir en Afrique.

Se renforcer, car il lui faut agir comme un bloc continental pour peser dans le monde. Se transformer pour ouvrir la route au reste du monde sur la baisse effective des émissions de CO2 par une taxe carbone européenne, par la préservation de la biodiversité, par la généralisation de l’économie circulaire, la protection contre les pandémies, et un accès équitable de tous les humains à ces biens publics fondamentaux. Enfin, agir sur le monde et avec le monde ! L’Europe doit prendre l’exacte mesure de la diversité du monde, et accepter l’idée que l’universalité recherchée des principes pour fonder une gouvernance multilatérale a à voir avec le temps, beaucoup plus qu’avec la force et la conditionnalité. Ancienne puissance coloniale, elle doit cesser de donner des leçons au-dehors, mais plutôt payer d’exemple chez elle ! Entre-temps, il nous faut coopérer sur le climat, la biodiversité et les pandémies, malgré les différences de régimes et de systèmes. C’est désormais affaire de survie pour l’humanité.

Le confinement dont nous allons sortir n’est ni du temps volé ni du temps perdu. Il est un moment de questionnement sur le monde et un temps de ressourcement spirituel pour en entreprendre la reconstruction dans une vision nouvelle. Le monde a atteint, avec cette crise gémellaire, un niveau d’interdépendance qui l’emporte de loin sur celle amenée par la mondialisation des marchés. Le concours de tous étant incontournable, il nous faut réaliser un niveau d’unité et de solidarité à la mesure de cette interdépendance. C’est jouable.

L’Europe en ce XXIe siècle a un nouveau rendez-vous avec l’histoire du monde.