Regard 

Par François le Hodey, CEO d'IPM Group



"Face aux obscurantismes nationalistes, il est temps de nous réveiller, chacune et chacun où que nous soyons, pour participer à la vitalité de ce projet exceptionnel qu’est l’Union européenne !"

Le 25 mars 1957, L’Allemagne, la France, l’Italie, la Belgique, les Pays-Bas et le Luxembourg concrétisaient par le Traité de Rome une vision d’une exceptionnelle lucidité, et créaient l’ADN juridique et politique de ce qui est à ce jour le projet d’union le plus libéral, social et démocratique de notre Histoire. Bien sûr, l’Europe fait face à des enjeux considérables, mais prenons la mesure de ce que ces 60 années d’intégration européenne ont apporté à notre Continent. Le projet le plus libéral car il édicte "la libre concurrence" comme norme structurante de l’économie. En quelques mots le Traité de Rome modifie fondamentalement le rôle des Etats, dorénavant les aides publiques sources de distorsion de concurrence sont interdites, les monopoles publics doivent être démantelés et les barrières douanières tomberont.

Moins de règles

Cette libre concurrence devra à l’avenir être mieux encadrée pour éviter le dumping social mais l’Europe, c’est plus de concurrence, moins d’administration et moins de réglementations ! Pour comprendre que l’Europe simplifie et rationalise, il faut imaginer à quoi ressemblerait l’organisation des 28 Etats si nous n’avions pas mis en commun les compétences aujourd’hui gérées ensemble. Nous aurions dans les matières de l’Union, non pas chaque fois des directives qui harmonisent les réglementations à travers toute l’Europe, mais bien 28 systèmes réglementaires différents. Nous aurions, non pas un espace de libre circulation, mais bien 28 espaces clôturés de frontières avec leurs administrations douanières, leurs formalités et taxes. Nous aurions, non pas une approche européenne pour la TVA, la propriété intellectuelle, les certifications aéronautiques,… mais des fragmentations nationales.

La Commission si souvent décriée comme l’archétype d’un grand machin fonctionnarisé, est en fait une administration de quelque 33 000 fonctionnaires, soit à titre de comparaison la moitié des effectifs de la Ville de Paris, pour gérer des compétences concernant 510 millions de citoyens. Quant au budget de l’Europe souvent aussi critiqué, il ne représente qu’1 % du PIB européen dont 80 % sont redistribués aux Etats.

Les Brexit, Franxit et autres, c’est une vision régressive de la gouvernance publique qui, si elle était généralisée à tous les pays européens, conduirait à devoir créer quelque 300 000 postes de fonctionnaires répartis entre les 28 Etats et à une explosion de la complexité réglementaire.

Des contreparties appréciables

Et l’euro dans tout cela ? Passer de 19 monnaies à une monnaie c’est, pour les entreprises, la fin des risques de change, des coûts de couverture de ces risques et des coûts des échanges de devises. Pour les Etats, la perte de la souveraineté monétaire c’est la perte de la capacité d’imprimer sa monnaie pour financer ses dettes, et c’est la fin du levier des dévaluations. Pour les Etats, cette perte de souveraineté a des contreparties très appréciables : ils sont cosouverains sur une monnaie forte qui fait partie des réserves mondiales, qui leur permet de payer des taux d’intérêt plus faibles et qui réduit les coûts des importations lorsque le cours de celle-ci est élevé.

Ce qui est perdu par les Etats est largement compensé par ce qui est gagné et, de plus, une perte comme celle de l’outil de dévaluation n’est pas nécessairement une grande perte. En effet, à moins d’être menée simultanément à une politique de blocage des salaires, les dévaluations compétitives sont comme une drogue qui peut mener à l’addiction. Pendant un temps, les prix à l’exportation sont de fait dopés par la diminution de valeur de la monnaie, mais les raisons structurelles de ces prix initialement non compétitifs (soit des coûts trop élevés), elles, ne sont pas traitées, et l’inflation qui suit la baisse de valeur de la monnaie conduit à une augmentation des coûts qui mangera la marge de manœuvre qui avait été gagnée. Le Pays finit moins riche et pas plus compétitif.

Et qu’en est-il du social ? A ce jour, les Pays n’ont transféré quasi aucune compétence substantielle des politiques sociales à l’Union. Le projet social de l’Europe ne concerne donc pas le droit du travail ni le droit social, il s’exprime dans la volonté de développer l’emploi via la vitalité de l’économie, dans les politiques de rattrapage des régions les plus faibles, dans la formation via Bologne et Erasmus, et dans l’aide au développement qui concerne 150 pays.

Une démocratie sous-estimée

L’Europe est une démocratie sous-estimée et une démocratie qui démocratise ! Il est de bon ton de critiquer les institutions européennes. Combien de fois n’entend-on pas les souverainistes se plaindre des décisions soi-disant prises par des Commissaires non élus ? Une architecture institutionnelle qui fait fonctionner 28 Etats, c’est complexe de par la nature même des choses, mais c’est tout sauf un système de pouvoir non démocratique. C’est en fait une multi-démocratie, en ce que toute décision importante est préparée par la Commission, votée par le Parlement et approuvée par les gouvernements via le Conseil des Ministres. Ce sont donc 28 démocraties qui agissent ensemble, conjointement à une représentation démocratique directe des citoyens de ces 28 démocraties.

Ce qui pourrait être vécu comme une perte de pouvoir national, ce n’est pas le manque de démocratie, c’est le partage du pouvoir démocratique avec d’autres démocraties pour le Conseil des Ministres, et le métissage de sa propre démocratie dans la démocratie européenne pour ce qui est du Parlement européen. L’enjeu est d’élargir sa vision au-delà des frontières nationales pour construire une démocratie européenne, en vue de pouvoir mener une action politique à la mesure de l’ère de la globalisation de l’économie, du climat, de la sécurité, des flux migratoires,…

Un devoir moral

On dit que l’Europe c’est la paix, c’est vrai, mais au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, c’est Yalta qui a scellé la paix. Or Yalta c’est une partie de l’Europe qui est libérée, alors que l’autre partie passe sous la domination soviétique. Lorsque fin 1989, après 45 ans de privation de liberté, ces pays de l’Est ont enfin pu s’autodéterminer, l’Europe a répondu présente pour les accueillir dans son Union. C’était un devoir moral au regard des injustices de Yalta et une opportunité historique pour participer à leur démocratisation.

Face aux obscurantismes nationalistes, il est temps de nous réveiller, chacune et chacun où que nous soyons, pour participer à la vitalité de ce projet exceptionnel qu’est l’Union européenne !

Le Brexit est l’échec des élites politiques, économiques, sociales, médiatiques et académiques de l’Angleterre. Comment ont-elles pu laisser croire aux victimes du chômage que l’Europe était la cause de leur malheur, alors que les premiers responsables sont ces élites elles-mêmes ?