Une opinion du Frère René Stockman, spécialiste en soins psychiatriques et supérieur général de la congrégation des frères de la Charité.

Je crains que l’euthanasie pour souffrances psychologiques sans perspective devienne une forme alternative de thérapie.

Je n’ai pas l’habitude de suivre les assises, mais lors du récent procès d’euthanasie à Gand (qui a vu l’acquittement le 31 janvier des trois médecins accusés du meurtre de Tine Nys NdlR) il y avait pour moi deux raisons de le faire.

D’abord en raison du sujet soulevé par ce procès : l’euthanasie pour souffrances psychologiques sans perspective, et la manière dont la société y fait face aujourd’hui. Ensuite parce que j’ai été mentionné comme quelqu’un qui se serait impliqué pour encourager la poursuite judiciaire des médecins. Certains espéraient même que j’en témoignerais sous serment. Cela ne m’aurait pas posé problème, car mon implication dans tout le procès fut nulle, et le soupçon n’a surgi que chez certains qui, à travers cette théorie de conspiration, pouvaient une fois de plus cracher leur venin sur l’Église. Quelqu’un a qualifié cette accusation d’aberrante, et c’est le seul mot correct que je peux utiliser ici. Je la considère également comme diffamatoire et calomnieuse.

Ma principale préoccupation reste donc la question de l’euthanasie pour souffrances psychologiques sans perspective. Je crains que cette piste de l’euthanasie évolue et soit considérée à l’avenir comme une thérapie alternative dans les soins de santé mentale. Il me semble que nous sommes sur une pente glissante aux conséquences très dangereuses, notamment pour les plus faibles de notre société.

Je considère que la médecine doit toujours viser la guérison, et que, si celle-ci n’est plus possible, sa tâche est de soulager la douleur et la souffrance - après tout, nous ne sommes pas non plus en faveur de l’acharnement thérapeutique. Ceci vaut pour la médecine somatique et psychiatrique.

Une souffrance sans perspectives ?

Pour en revenir au procès de Gand, il semble très préoccupant que l’un des médecins ait déclaré après l’acquittement qu’il avait besoin de plus de ressources et de personnes pour accompagner davantage de patients et faire évoluer l’idée de suicide qu’ils porteraient en une demande d’euthanasie. L’euthanasie se transformerait alors progressivement en un suicide médicalement assisté et une nouvelle forme de thérapie en soins psychiatriques. Le gouvernement et la société n’ont-ils pas, au contraire, l’obligation d’investir plus d’attention et de ressources dans la prise en charge des enfants et des jeunes souffrant de troubles psychologiques, des familles brisées, des personnes seules, des adultes souffrant de graves problèmes psychologiques, plutôt que de faciliter le suicide sous forme d’euthanasie ?

Espérons d’ailleurs qu’à long terme aucune considération économique ou de coûts n’intervienne dans le débat autour de l’euthanasie. Cela signerait la fin d’une société humaine.

Notons également que, dans le cas d’une souffrance somatique, l’irréversibilité d’un trouble peut être objectivement établie par différents diagnostics. Il n’en est pas de même dans le cas d’une souffrance psychologique. Par définition en effet, la souffrance psychologique est souvent perçue par le patient comme étant sans perspective. Presque tous les patients psychiatriques graves pensent que leur situation est "insupportable" et "sans perspective". Les soignants le notent également : le "maintenant" peut sembler interminable pour une personne dans le besoin, mais cela ne signifie pas qu’il l’est "pour toujours". Lors de graves souffrances psychologiques, des évolutions positives, imprévisibles, peuvent soudainement se produire. En fonction de cela, on doit honnêtement conclure que les modèles de diagnostic existants ne contiennent pas de critères concluants qui permettraient d’évaluer objectivement la nécessité d’une euthanasie lors de souffrance psychologique.

Au contraire donc, c’est alors que le patient ne voit plus de perspectives à sa souffrance psychiatrique que les psychiatres et les thérapeutes doivent essayer de provoquer un changement. De plus, de nombreux psychiatres - et pas seulement dans les milieux catholiques - indiquent que le traitement de patients suicidaires devient pratiquement impossible dès que la porte vers une aide au suicide s’entrouvre.

Dans ce cadre, c’est l’importance de la fraternité humaine qui devrait être davantage soulignée. Selon Nietzsche , "celui qui a une raison de vivre peut supporter presque toutes les circonstances". Créer et restaurer la fraternité et donner à quelqu’un le sentiment sincère que, malgré une maladie mentale grave, nous tenons toujours à lui peut faire des merveilles.

L’exemple de l’Oregon

Osons-nous nous remettre en question en tant que soignants, et remettre en question la qualité de nos actions si nous proposons et/ou pratiquons l’euthanasie comme "traitement" ultime ? L’assistance que nous proposons n’est-elle pas insuffisante si elle ne parvient pas à combattre et à atténuer les conséquences de la maladie, à savoir le désespoir ? Et quel service est offert aux patients lorsque les soignants commencent à leur suggérer que l’euthanasie est une voie d’évasion possible ? Il s’agit d’une offre qui crée la demande et exclut ou masque d’autres perspectives. Ainsi, à cause de cela, le nombre de suicides a augmenté dans l’État américain de l’Oregon.

L’histoire des soins psychiatriques a toujours été celle de la recherche créative de solutions qui permettent de libérer les gens de situations désespérées. Les pionniers ont cherché à donner des perspectives aux personnes, et tous les traitements qui ont été examinés étaient des tentatives, parfois avec un succès modéré, d’améliorer la situation de vie de ces personnes. Cette évolution est magnifiquement illustrée dans notre Musée Dr Guislain à Gand. Allons-nous maintenant briser cette tendance en installant et en formalisant l’euthanasie pour souffrances psychologiques sans perspective ?

Pour de nombreux médecins et soignants en psychiatrie, le procès d’euthanasie aurait causé, outre une incertitude quant aux conséquences juridiques, des problèmes de conscience. Espérons que les soignants écoutent plus attentivement leur conscience et ne se laissent pas emporter par ce qu’une soi-disant majorité pense, une majorité qui réagit uniquement sur la base d’émotions et considère l’euthanasie comme une œuvre de miséricorde. La majorité ne décide pas de la vie ou de la mort. L’histoire devrait aussi nous l’apprendre.