Une carte blanche de Philippe Diercxsens, employé durant 22 ans dans le Groupe Danone.

Nous avons appris cette semaine que le conseil d’administration du Groupe Danone a mis fin aux fonctions de notre patron emblématique, Emmanuel Faber.
La crise de gouvernance que traverse Danone résonne comme un dur rappel aux réalités de la primauté des actionnaires sur les autres parties prenantes : salariés, consommateurs, fournisseurs et syndicats, mais aussi de la primauté de la réussite financière sur les nécessités sociales, sociétales et de développement durable. Toutes font partie intégrante des gènes du Groupe Danone. En 1972 Antoine Riboud, autre emblématique dirigeant du Groupe Danone, prononce à Marseille un discours qui fait de lui, 15 ans avant que Madame Gro Harlem Brundtland (Premier Ministre norvégien) n'en fasse la promotion en 1987, le promoteur du concept de développement durable: "Conduisons nos entreprises autant avec le cœur qu’avec la tête et n’oublions pas que si les ressources d’énergie de la terre ont des limites, celles de l’homme sont infinies s’il se sent motivé".

Vers une "entreprise à mission"

Emmanuel Faber a fait sienne cette phrase. Auteur en 2012 d’un livre remarquable, « Chemins de traverse », il explique comment il est venu à monter avec le Prix Nobel de la Paix, Mohammed Yunus, une usine modèle au Bengladesh produisant un yaourt hypervitaminé destiné à la nutrition des enfants, vendu par des centaines de femmes pauvres devenues auto-entrepreneurs et financé par un organisme spécial, Danone Communities, prototype d’un nouveau genre de fonds d’investissement éthique. Emmanuel Faber est également à la base de deux autres fonds d'innovation sociale : le Fonds Danone pour l'Écosystème et le Fonds Livelihoods. Le premier cocrée des solutions commerciales inclusives qui répondent aux défis locaux grâce à l'autonomisation professionnelle des acteurs vulnérables de la chaîne de valeur de Danone. Le second investit dans des projets à grande échelle en Afrique, en Asie et en Amérique latine pour restaurer les écosystèmes, contribuer à l'action climatique et créer de la valeur dans les chaînes d'approvisionnement agricoles. Ces fonds réinventent notre relation avec nos parties prenantes, grâce à de nouveaux moyens de collaboration et de cocréation.

Enfin, le 26 juin 2020, Emmanuel Faber recueille le plébiscite des actionnaires qui votent à plus de 99% la transformation de la société en "entreprise à mission".
Elle est la première en France à adopter ce statut. Désormais Danone, au-delà de l’exigence de générer des profits, devra aussi, statutairement, remplir des objectifs sociaux, sociétaux et environnementaux. Seulement neuf mois plus tard ces mêmes actionnaires mettent fin aux fonctions de notre patron. C’est à ne rien y comprendre.

Les assauts de deux actionnaires

Pour nombreux de mes collègues Emmanuel Faber est un modèle. En 2017 il a opéré plusieurs changements stratégiques notamment des cessions dans les anciennes spécialités (bière, champagne, biscuits) pour se recentrer sur le secteur de la santé et poursuivre l'internationalisation du groupe. Il est connu pour avoir pris position en faveur de plus de justice sociale, se basant sur son expérience personnelle. Comment ne pas s’enthousiasmer de travailler pour une entreprise promouvant tant de grandes valeurs et dirigée par ce patron visionnaire!

Emmanuel Faber faisait face depuis plusieurs mois aux assauts de deux actionnaires. D’une part le fonds activiste britannique Bluebell Capital Partners, d’autre part l’investisseur américain Artisan Partners. Lorsque l’on lit l’interview de Mr. Francesco Trapani, président et cofondateur du fonds Bluebell Capital paru dans le journal "Le Monde" le 27 février dernier, on remarque que l’éviction de notre patron est uniquement basée sur des considérations financières. Elles sont évidemment très importantes et je n’ai pas la compétence pour les juger. Je remarque cependant qu’au sein des critères ESG qui fondent le capitalisme responsable, il y a le "E" d’environnement, le "S" de social et le "G" de gouvernance. Emmanuel Faber ne fut jugé que sur le "G". C’est bien dommage! Je ressens l’éviction d’Emmanuel Faber comme une claque à tous les collaborateurs du groupe qui croient en la nécessité d’un autre management d’entreprises qui concilié le social, le développent durable et la réussite financière. On n’a pas laissé le temps à notre patron de réussir son projet dans sa globalité. Quel gâchis !!