Opinions Les conséquences, tant pour l’économie que pour la santé publique, d’une interdiction de l’expérimentation animale seraient incalculables sur le long terme.

Une opinion d'Éric Muraille, Maître de recherches au FRS-FNRS, attaché à l'ULB et collaborateur scientifique de l'UNamur.

Le 4 avril, le gouvernement de la Région de Bruxelles-Capitale devait voter, discrètement, un arrêté concernant la protection des animaux d’expérience. Il visait à réduire le nombre d’expérimentations animales de 30 % pour 2025. Ce texte, défendu par Bianca Debaets (1) (CD&V), a été présenté au mépris des avis très critiques émis par le Conseil de la politique scientifique (CPS) : "Le Conseil demande […] que des objectifs en matière de réduction du nombre d’expérimentations animales ne soient pas définis sans que les conséquences possibles pour la recherche de qualité en Belgique soient pleinement prises en compte." Ainsi que par la Commission bruxelloise de l’expérimentation animale (CBEA) : "La Commission déplore que l’échéance envisagée de 2025 pour atteindre une suppression de 30 % de tous les tests ne soit étayée par aucune base scientifique" , "La Commission s’inquiète des conséquences qu’aurait la mise en œuvre de la Note en l’état sur la recherche, le bien-être animal, et l’économie en général" . On aimerait comprendre la logique qui anime le politique quand il s’entoure de conseillers scientifiques pour au final ignorer tous les avis argumentés…

Le 5 avril 2019 a été également examinée au Parlement bruxellois une proposition de résolution (de Annemie Maes, Céline Delforge, Dominique Dufourny, Bruno De Lille, et Arnaud Verstraete) relative à l’élaboration d’un plan pour la suppression progressive des expériences sur animaux à Bruxelles.

Stoppé in extremis

Fort heureusement, une mobilisation de dernière minute des chercheurs a motivé, in extremis, une modification de l’arrêté par le Conseil des ministres et le renvoi aux oubliettes de la proposition de résolution par le Parlement.

De l’avis du CPS, la réduction de 30 % pour 2025 proposée par l’arrêté était arbitraire et ne reposait sur aucune base rationnelle. Elle devait donc sans doute plus au dogmatisme idéologique, à l’émotivité, voire au racolage des voix en cette veille d’élection, qu’à la volonté de mener une politique cohérente en faveur du bien commun.

Quant aux arguments présentés par la résolution de Maes & Cie, largement inspirés des communications de Gaia et critiqués à travers de multiples cartes blanches (2,3,4, 5), ils portaient à nouveau principalement sur les tests réglementaires (ou toxicologiques). Ceux-ci ne seraient pas assez prédictifs vis-à-vis de l’humain. Une série de mesures visant au remplacement de ces tests par des méthodes in vitro (culture cellulaire) et in silico (modélisation mathématique) étaient proposées. Ce texte, par ignorance ou stratégie, ne mentionne pas que les tests réglementaires sur animaux ne sont réalisés que suite à des tests in vitro et/ou in silico. Une faillite prédictive est donc celle de l’ensemble des méthodes disponibles et pas seulement de l’expérimentation animale. Un remplacement de tous les tests réglementaires à court terme est totalement utopique. Car, comme le souligne la CBEA, "La validation d’une méthode alternative est un processus dynamique long et coûteux qui ne peut être appliquée actuellement que dans des cas spécifiques. […] La procédure de validation peut, actuellement, facilement prendre 10 ans et 10 ans pour l’approbation au niveau réglementaire."

En pleine théorie du complot

L’impact d’une interdiction de l’expérimentation animale sur la recherche fondamentale universitaire n’était quasiment pas évoquée par la proposition de résolution de Maes & Cie. La recherche fondamentale est pourtant la principale utilisatrice d’animaux en Région de Bruxelles-Capitale. L’Académie royale de médecine de Belgique, la Biomedical Alliance in Europe (400 000 chercheurs), l’ensemble des Académies européennes de médecine et des sciences, ainsi que l’European Animal Research Association (EARA), qui a pour membres des universités et des instituts de recherche, considèrent unanimement que l’expérimentation animale reste absolument indispensable en recherche fondamentale.

Mais ces avis semblent peu peser dans la balance car, selon Maes & Cie, les chercheurs universitaires défenseurs de l’expérimentation animale seraient trop liés aux "grandes entreprises (telles que Janssen, GlaxoSmithKline et Bayer) qui ont également des intérêts commerciaux à défendre" pour avoir un avis objectif sur la question… Nous sommes en pleine théorie du complot. L’essentiel de la recherche fondamentale en science du vivant en Belgique est financé par l’État et non par les grandes entreprises. Il n’y a donc aucune raison de suggérer que les chercheurs qui ont manifesté ces dernières années à de très nombreuses reprises leur désaccord concernant l’interdiction de l’expérimentation animale et réaffirmé son rôle indispensable dans la méthodologie scientifique moderne seraient vendus aux grandes entreprises.

Expériences indispensables

Notons que la proposition d’interdiction de l’expérimentation animale était portée par des membres des partis Groen (3), Écolo (1) et MR (1), en majorité des partis se réclamant de l’écologie politique. Il est pourtant établi que l’expérimentation animale est indispensable en écologie pour l’établissement de normes environnementales. Prenons l’exemple de la contamination des cours d’eau. On estime que plus de 100 000 substances sont déversées dans nos rivières, dont pesticides, engrais, métaux lourds, antibiotiques, contraceptifs, etc. Face à l’impossibilité d’interdire toutes ces substances, il est indispensable d’identifier expérimentalement sur animal les plus nocives. De simples cultures cellulaires sont insuffisantes, certaines de ces substances affectant de manière subtile la reproduction ou les comportements animaux, parfois sur plusieurs générations.

Questions sur certains élus

Enfin, il est important de souligner que l’animal en recherche ne constitue pas qu’un "modèle d’étude". Il est aussi un "sujet d’étude" dans de nombreuses disciplines. En médecine vétérinaire, l’expérimentation animale est indispensable au développement de nouvelles thérapies. Il y a beaucoup plus d’animaux que d’humains vaccinés dans le monde, avec pour conséquence un meilleur contrôle des infections humaines transmises par l’animal (zoonoses) et une meilleure sécurité alimentaire. À ce jour, aucun vaccin, humain ou animal, n’a jamais été développé ni validé uniquement sur base de tests in vitro ou in silico. Les conséquences, tant pour l’économie que pour la santé publique, d’une interdiction de l’expérimentation animale seraient incalculables sur le long terme. On serait donc en droit d’attendre sur ce sujet un peu plus de concertation et de rationalité de la part de nos élus.

(1) https ://www.dhnet.be/regions/bruxelles/vers-une-reduction-des-experimentations-animales-d-ici-2025-5b50a1c355326925482c1842

(2) "Le Code wallon du bien-être animal facteur de délocalisation, Éric Muraille", "La Libre", 29 mars 2018.

(3) "L’expérimentation animale ne se fait pas en dehors de tout contrôle", Éric Muraille, "La Libre", 11 avril 2018.

(4) "Sale temps pour la science", "La Libre", 1er août 2018.

(5) "Expérimentation animale : la recette d’une polémique scientifique", Éric Muraille, "La Libre", 20 août 2018.

Titre et sous-titre sont de la rédaction. Titre original : Comment la Région de Bruxelles-Capitale a faillit enterrer l’expérimentation animale.

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