Une opinion de Pascal Warnier, économiste, diplômé en sciences de l'éducation.

À la libération, des dizaines de milliers de femmes furent tondues et exhibées publiquement, sans procès et pour certaines d’entre elles injustement. La fille d’une victime témoigne aujourd’hui anonymement. Preuve s’il en est que le sujet reste encore tabou, 75 ans après les faits.

Nous l’appellerons Clotilde. Elle vivait avec son mari, sa petite fille et ses parents dans un village blotti à l’ombre d’une vaste forêt d’épicéas au cœur des Ardennes belges sur le haut du chemin qui mène à la grand-route. Ils habitaient une maison typiquement ardennaise entourée d’un potager qui, comme pour la plupart des foyers pendant la guerre, assurait la subsistance de la famille. Une famille comme toutes les autres en somme qui pourtant sera frappée arbitrairement et injustement par l’opprobre populaire au moment de la libération. Son seul crime : avoir hébergé, contrainte et forcée, quelques officiers allemands débarqués un soir du mois de mai 1944. Ces gradés de la SS prirent possession des lieux durant de longues semaines y installant leur poste de transmission radio et reléguant la famille dans la petite cave voûtée de moins de 20 mètres carrés. Elle y restera terrée dans la peur et dans l’angoisse.

Humiliations en public

La fin de la Seconde Guerre mondiale a vu dans la confusion générale tant de femmes être victimes de règlements de compte. Les jours et les semaines qui suivirent la fin de l’été 1944 furent le théâtre de scènes de rue abjectes où l’on allait chercher toutes ces femmes, indigné par leur comportement avec l’ennemi, pour les humilier, le plus souvent en public, par la tonte de leur chevelure. S’il était notoire que certaines avaient collaboré ostensiblement avec les Allemands, d’autres par contre furent des victimes expiatoires de querelles ou de jalousies profondément refoulées. Pour avoir vendu quelques sacs de farine à l’ennemi, certaines sont traînées comme des bêtes de foire dans les rues des villes et villages. Ce châtiment était cruel et il était surtout sexiste, touchant plus de 98 % de femmes, comme l’indique Fabrice Virgili, historien et directeur de recherche au CNRS, dans son ouvrage qui présente une étude du phénomène en France, remarquable par son ampleur et par sa minutie. Mais aucun cadastre n’est disponible pour la Belgique, un grand nombre d’archives de la police ayant été détruites. On retrouve ces rituels cathartiques un peu partout dans l’Europe libérée entre septembre 1944 et mars 1945. L’historienne Laurence Van Ypersele, professeure d’histoire contemporaine à l’UCLouvain, indiquait quant à elle en 2004 qu’"en s’en prenant à la chevelure de ces femmes suspectées d’avoir manqué de sens civique, il y a une volonté de les désigner à la foule, de les humilier et de se réapproprier leur corps. Ce rituel permettait à la population de décharger sa rancœur à l’égard de celles qui, estimait-on, n’avaient pas assez souffert de l’occupation."

Très vite après la libération pourtant, cette expression de la rancœur et de la vindicte populaire fut condamnée par les pouvoirs publics, par les magistrats et par la presse. Elle ne trouva pas non plus grâce - à quelques exceptions près - aux yeux horrifiés des alliés encore présents.

À travers les yeux de sa fille

Écoutons la fille de Clotilde, âgée aujourd’hui de 83 ans, raconter la voix tremblante mais le cœur soulagé les souvenirs dramatiques associés à la libération de son village en septembre 1944. La scène se déroule dans cette maison décrite un peu plus haut où la famille est réunie et fête enfin le départ des occupants. Soudain, explique-t-elle, plusieurs hommes font irruption dans l’habitation et empoignent violemment la maîtresse de maison dont la tête sera rasée sans délai, sous les yeux horrifiés de sa famille.

Ce n’était pas tout le village qui était venu "faire justice", loin s’en faut, mais quelques individus dont il apparaîtra plus tard que parmi eux se trouvait un prétendant de Clotilde qu’elle avait éconduit bien avant la guerre. Ils étaient accompagnés par la société de musique locale qui, une fois leur ouvrage accompli, joua La Brabançonne. Quel vil sentiment anima ces hommes qui pour bien longtemps encore allèrent par leur acte ignoble jeter l’opprobre sur sa famille qui n’aura que le temps et le silence pour panser cette blessure. En quelques mots, c’est la toute jeune fille de l’époque qui vient de livrer tout le mal qui lui a été fait, resté si longtemps enfoui. Car, bien vite, les esprits voulurent oublier les horreurs de la guerre. La vie reprit le dessus et la parole s’éteignit pour de longues décennies. Jamais d’ailleurs, Clotilde, sa propre maman, n’évoquera avec elle, au cours de sa très longue vie, l’acte dont elle fut victime alors que toute l’Ardenne exultait de joie dans la fièvre et l’ivresse de la paix retrouvée.

Et pourtant, la petite fille de 8 ans qui fut le témoin direct de cette scène - elle était assise sur les genoux de sa mère au moment des faits - ressentit avec effroi et incompréhension ce geste avilissant et en garda des stigmates inscrits au plus profond d’elle-même. Pendant de longs mois, poursuit-elle, "j’ai été moquée dans la cour de récréation de l’école de mon village", comme le furent tant et tant d’enfants "victimes de guerre" à leur façon. "Sa mère a frayé avec les Boches !" lui lançaient ses camarades de classe. L’écho de cette injure résonnera encore longtemps en elle. Ce n’est qu’un demi-siècle plus tard qu’elle brisera courageusement le silence pour soulager, dit-elle, un poids devenu au fil du temps trop lourd à porter.

L’humiliation et la honte que cet acte odieux a gravé durablement dans le cœur de cette toute jeune enfant auront marqué sa vie. Ils feront partie pour longtemps encore du patrimoine mémoriel et émotionnel de sa famille, comme autant de signes souterrains et invisibles du passé qui donnent à voir l’impact que l’outrage, scellé par un silence de plomb, a toujours aujourd’hui, 75 ans après les faits.