Opinions

Les souffrances de nos parents sont utilisées comme des armes pour contrecarrer toute critique de la société que nous créons ici, une société imprégnée de discriminations.

Journaliste au quotidien israélien «Haaretz» (1)

Auteure de «Boire la mer à Gaza»

Prix de la liberté de la presse - Unesco 2003

La cohue des leaders mondiaux qui ont visité le nouveau Musée de l'Histoire de l'Holocauste à Yad Vachem témoigne de la puissance de la position d'Israël dans le monde occidental. Israël est souvent critiqué dans dans ces pays mêmes, et, comme toujours, nombreux sont les Israéliens et les juifs qui assimilent cette critique à de l'antisémitisme. Les Palestiniens et la gauche, y compris parmi les juifs, savent que la réalité de l'occupation israélienne est peu connue dans ces pays, et que l'intérêt qui lui est porté est faible.

Le pèlerinage à Jérusalem de tant de leaders européens est la preuve qu'ils ne sont pas touchés par la critique de l'Etat d'Israël - ils participent à un événement médiatique qu'on ne peut interpréter autrement que comme un soutien à Israël.

Au mieux, leur visite est un encouragement donné aux deux parties à adhérer au «nouveau processus de paix». Mais un encouragement à quoi? Aux réunions entre Mohammed Dahlan, Nasser Youssouf et Shaul Mofaz? A la barrière de séparation dont la construction continue de plus belle, et ce contrairement au jugement de la Cour internationale de La Haye? A la condescendance des «gestes» israéliens - 200 permis de circuler additionnels donnés à des commerçants, une route ouverte aux véhicules privés palestiniens, mais pas aux véhicules publics? Ou pour l'implacable broyage de Jérusalem Est et sa séparation du reste du territoire palestinien, en violation avec la demande internationale que celle-ci devienne la capitale de l'Etat palestinien?

Est-ce qu'après leur signe de croix et la preuve qu'ils donnent de se souvenir de l'Holocauste, le ministre des Affaires étrangères allemand et les Premiers ministres des gouvernements hollandais et suédois sont-ils prêts à rappeler à Israël que toutes les colonies, pas seulement les avant-postes, sont illégales? Vont-ils demander à Israël de les évacuer? Qui de ceux qui ont participé à la cérémonie vont aller voir les routes réservées aux juifs uniquement et celles réservées aux Palestiniens uniquement? Y en aura-t-il un seul à protester contre les lois qui discriminent entre citoyens israéliens, uniquement parce qu'ils ne sont pas juifs mais arabes, et à menacer d'imposer des sanctions tant que ces lois ne sont pas révoquées?

Une des absurdités de toute atrocité, en particulier celle des proportions inconcevables de l'industrie allemande de la mort (soutenue par le reste de l'Europe), est que les victimes et leurs descendants se la rappellent, la vivent jour après jour, alors que ceux qui en portent la responsabilité en répriment le souvenir, l'oublient et rendent aisé, à leurs descendants, de l'ignorer.

Mais alors, suggérons à la multitude des diplomates, qui cherchent aujourd'hui à faire partie de l'entourage de Sharon, de plutôt aller se convaincre dans leur pays respectif de la responsabilité européenne de l'Holocauste, plutôt que de le faire en Israël. Berlin, Paris, Amsterdam, Cracovie, Sarajevo et les villages qui les entourent sont pétris des souvenirs de nos parents, oubliés par ceux qui ont perpétré les massacres et par leurs descendants, dans l'indifférence de ceux qui se contentent d'être là. Suggérons aux Premiers ministres et aux ministres des Affaires étrangères d'aller raviver les mémoires et de faire connaître l'histoire. Et pas seulement une fois par an et du bout des lèvres, le jour de la libération du camp d'Auschwitz, ou de la capitulation allemande.

Nous nous souvenons et sommes, jour après jour, brisés par la douleur. Nous devrions nous confronter à elle à tout moment. Par exemple, par une inscription sur un morceau de marbre au seuil de chaque maison, du nom de chaque juif qui y a vécu, et qui en a été expulsé, ainsi que de l'endroit où il a été assassiné. Faisons en sorte que chaque gare d'où sont partis des transports d'hommes et de femmes donne l'information: quand, combien de trains par jour, et combien de personnes. Que les noms des responsables - officiers de police, employés des chemins de fer, fonctionnaires des municipalités - soient rappelés.

On ne combat pas l'oubli uniquement par des monuments et des cérémonies commémoratives, mais par le rejet sans compromis de l'idéologie raciale, qui divise le monde en races supérieures et inférieures, et fait fi du principe de l'égalité de tous les êtres humains. Nous avons été mis au bas de l'échelle par l'idéologie nazie. Cette idéologie n'aurait-elle pas été tout aussi criminelle si elle nous avait placés dans le haut de l'échelle?

Une idéologie qui divise le monde entre ceux qui en valent la peine et ceux qui valent moins, entre êtres supérieurs et inférieurs ne doit pas atteindre les dimensions du génocide perpétré par l'Allemagne pour être considérée horrible et injuste - l'apartheid en Afrique du Sud en a été un exemple.

Trente-huit années d'occupation israélienne en Palestine ont habitué des générations d'Israéliens à considérer les Palestiniens comme des êtres inférieurs, et qui ne peuvent, dès lors, mériter ce dont nous disposons. Mais, chut!, on ne peut pas dire cela trop haut. Les Israéliens, indignés, vont crier: « Comment pouvez-vous comparer? »

De même, il nous est interdit de nous demander - fût-ce par certains au travers de menaces diplomatiques - de changer nos méthodes. Parce qu'alors, nous leur rappellerons ceux des nôtres qui ont été assassinés.

L'événement dont il a été question et qui a été largement couvert par les médias montre qu'Israël a transformé en actif la liquidation des juifs d'Europe. Il est fait appel à nos proches assassinés pour permettre à Israël de continuer à agir comme si les résolutions internationales contre l'occupation comptaient pour du beurre.

Les souffrances de nos parents dans les ghettos et les camps de concentration, l'angoisse physique et mentale et les tortures auxquelles ils ont été soumis chaque jour sont, depuis la «libération», utilisées comme des armes pour contrecarrer toute critique de la société que nous créons ici. Une société imprégnée de discrimination basée sur la nationalité, et une discrimination qui se propage des deux côtés de la ligne verte. Une société qui s'évertue de manière systématique à bannir la nation palestinienne de sa terre. Une société qui l'usurpe de ses droits en tant que nation et lui enlève les chances d'un futur plus humain.

«Haaretz» le 16 mars 2005

Webwww. haaretz. com/hasen/spages/552572.html

Traduction de Stéphane et Victor Ginsburgh.

(*) Note des traducteurs: l'utilisation du terme «judéocide» est selon nous préférable à celui d'«holocauste» fréquemment utilisé en anglais mais qui comporte une connotation religieuse impropre à rendre compte de la tragédie vécue par les juifs européens sous la domination nazie. Nous avons cependant utilisé le second terme en concordance avec le texte original.

© La Libre Belgique 2005