Une opinion de Domenico Rossetti di Valdalbero. Docteur en économie, conférencier à l'Académie royale des sciences.
Je pense que le développement d’une intelligence artificielle complète pourrait mettre fin à l’humanité […]. Les humains, limités par une lente évolution biologique, ne pourraient pas rivaliser et seraient dépassés", déclarait Stephen Hawking quelques années avant sa mort. Dans les années soixante, Jean Fourastié écrivait : "En libérant l’humanité des travaux […], la machine doit conduire l’homme aux tâches que lui seul peut accomplir parmi les êtres créés : celles de la culture intellectuelle et du perfectionnement moral."

Face à l’accélération des possibilités

Entre la fin de l’humanité escomptée par le physicien anglais et la libération de l’homme prévue par l’économiste français, la question de la place de la technologie dans le monde moderne se pose de façon toujours plus aiguë.

Qu’il s’agisse de reconnaissance faciale, de robotique, d’organismes génétiquement modifiés, de big data ou de changements climatiques, technophobes et technophiles s’opposent. Avec la quatrième révolution industrielle, les mondes physiques, digitaux, biologiques et de la pensée s’entremêlent (NBIC - Nanotechnology, Biotechnology, Information technology and Cognitive science).

La destruction créatrice chère à Schumpeter s’accélère. L’agriculture, l’industrie et les services se transforment profondément. Des pesticides ciblés sur les plantes par drones à la production manufacturée personnalisée jusqu’aux applications mobiles qui marient le tangible et l’intangible, la technologie est au cœur de cette révolution. Les Gafam - Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft et de plus en plus les BATX - Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi - sont les grands gagnants de ce nouveau paradigme qui touche la société, l’économie et la science.

Le scénario d’homme amélioré défendu par les transhumanistes, sorte d’Übermensch de Nietzche, fait aussi peur qu’il ne rend l’utopie réelle. Un exosquelette par exemple, peut donner un nouvel élan vital à un paraplégique. Mais il effraie aussi en voyant naître des super cyber-soldats sans compter l’émergence de guerres à distance - sans hommes directement impliqués sur le terrain - qui remettent en cause le droit à la guerre et le droit en guerre.

Les caméras à haute résolution permettent autant d’identifier des terroristes potentiels que d’empiéter sur les libertés individuelles. Les médias sociaux offrent ce que nous cherchons, mais leurs algorithmes nous renferment dans nos propres certitudes, dans nos biais de confirmation. Ils écrasent notre capacité à stimuler notre sens critique. Le dubito ergo sum de saint Augustin est partiellement anéanti.

Sur le plan démocratique, les nouvelles technologies peuvent donner lieu à une participation citoyenne accrue, à un engagement plus important et à une autonomisation des individus. Mais elles ouvrent aussi une porte gigantesque aux post-vérités, aux populismes et aux fausses nouvelles.

"Gilets jaunes" et "blouses vertes"

En matière d’énergie et d’environnement, les "gilets jaunes" se confrontent de plus en plus aux "blouses vertes". Les violents poujadistes s’opposent aux intégristes verts malthusiens. Le transport propre semble être représenté quasi exclusivement par des véhicules électriques pesant souvent trois tonnes à vide ! Mais l’automatisation des transports peut s’avérer extrêmement bénéfique en sachant que 90 % des accidents de la route dépendent aujourd’hui du facteur humain.

Un développement durable, une écologie intégrale comme celle proposée par le pape François dans Laudato sí requiert aussi bien le respect de la terre que l’amour du prochain, que l’homme soit tout à la fois le jardinier de la planète et le berger des plus démunis.

L’équilibre européen

Où se situe l’Europe dans ce monde en rapide mutation ? À mi-chemin entre le principe de précaution et la volonté d’innovation, sensible à la sécurité mais respectueuse de la vie privée, favorable à la croissance économique tout en étant déterminée à protéger l’environnement, l’Europe a un rôle privilégié à jouer.

La confiance sociale entre le patient et le médecin ou entre l’assureur et l’assuré, la considération mutuelle entre l’étudiant et le professeur, l’équilibre entre l’intérêt privé et la sauvegarde du bien commun (cf. éducation, transports, sécurité sociale) font que l’Européen se distingue de l’Américain et du Chinois. Il est convaincu qu’il est possible de découpler l’augmentation de la richesse et les émissions des gaz à effet de serre, qu’il est possible d’être compétitif sur le plan mondial tout en assurant l’inclusion sociale et la préservation des ressources naturelles.

Ouverte sur le monde mais aussi à l’origine du terme souveraineté, l’Europe fait le pari que la techno-économie doit être au service des gens et de la planète. Elle ne veut pas souffrir de passions tristes (Spinoza) où le défaitisme, l’incertitude et la peur renfermeraient l’homme en lui-même, lui feraient voir le monde comme une menace.

L’Europe est la mère de la rationalité scientifique. Elle est la première puissance mondiale en termes de publications scientifiques. La science et l’innovation doivent donner du courage aux hommes politiques, des opportunités aux entrepreneurs et de l’espoir aux citoyens.

L’Europe met l’éthique au sommet de ses préoccupations. Elle doit développer le concept de sobriété comme étendard de sa spécificité. Qu’il s’agisse d’alimentation, d’usage digital ou de consommation énergétique, la sobriété européenne doit être mise en avant ; non seulement pour se distinguer des excès de l’autre rive de l’Atlantique et de l’Asie (cf. obésité, déchets, surproduction, pollution), mais aussi et surtout pour réunir les Européens autour d’un projet porteur qui met l’homme au cœur du progrès technologique et la technologie au service de l’homme.

Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction. Titre original: L'homme et la technologie: qui façonne quoi ?

Domenico Rossetti interviendra à l’Académie royale des sciences-Collège Belgique, 1 Rue Ducale à Bruxelles, le 18 février 2020 à 17 h sur le thème : "La technologie sert-elle ou asservit-elle l’homme ?"