Jouissant jadis d’une position stratégique sur la Méditerranée, qui contribua à son rayonnement, l’Italie se trouve aujourd’hui confrontée, plus que tout autre pays européen, aux vagues de migrants venus notamment du Maghreb. Refusant d’assumer seule cette problématique, l’Italie a décidé d’accorder des permis de séjour de six mois aux migrants, misant sur la libre circulation des biens et des personnes au sein de l’espace Schengen pour "refiler" la patate chaude à ses voisins.

La France a réagi en arrêtant temporairement le trafic ferroviaire entre Vintimille et Menton, tandis que la Belgique annonçait des contrôles accrus aux frontières, faisant ressurgir le spectre du retour des douanes dans l’UE.

Au-delà d’une certaine lâcheté de la décision italienne, guidée par les pressions populistes de la Ligue du Nord et par la roublardise de Silvio Berlusconi, on est en droit de se demander si l’Italie a vraiment tort et si ce ne sont pas les réactions de ses voisins qui sont condamnables. D’une seule voix, tous les pays membres de l’UE ont salué le Printemps arabe, le réveil de la démocratie dans le Maghreb. En payer les conséquences sociales, par contre, il n’en est pas question. L’Europe peut conquérir le monde, l’exploiter, lui donner des leçons, mais en accueillir la misère, non. Les autres n’avaient qu’à naître au bon endroit, après tout. Et l’Italie n’avait qu’à pas se trouver aussi proche du continent africain.

C’est cet égocentrisme national simplet qui préside aujourd’hui à la politique migratoire européenne, qui n’est pas une politique commune. Avec elle, on est amené à considérer les accords de Schengen d’un autre regard. S’ils pouvaient être vus à l’échelle européenne comme un progrès politique, il s’agit en réalité, à l’échelle mondiale, d’une vulgaire réplique de la logique de l’Etat-nation dans une version supranationale, à savoir le repli. La circulation n’est tolérée que si elle enrichit, telle est l’hypocrisie de l’espace Schengen. Ce qui doit circuler, à en croire Karl Marx, c’est le Capital, dont les biens et les personnes - liés de manière suggestive dans la convention - ne sont que les porteurs. Prière de faire circuler le capital à l’intérieur de l’Union afin qu’il s’accroisse, et de n’autoriser à rentrer dans la danse que ceux qui contribueront efficacement à cette mission.

Notre projet européen n’est-il qu’économique et (donc) égocentré ? C’est ce qui transparaît dans ces périodes où sa stabilité se voit quelque peu mise en crise. Pourtant, les deux grands défis mondiaux de l’époque, à savoir la protection de l’environnement et la régulation d’un marché creusant les inégalités entre les individus et les peuples, réclament une véritable politique supranationale qui ne se réduise pas à la gestion des avantages naturels ou acquis. A cette fin, il est grand temps que l’UE se dote d’une politique migratoire commune. S’offriront alors deux solutions : soit dissuader les migrants économiques en œuvrant efficacement à la réduction des inégalités entre les peuples, soit ouvrir les frontières extérieures de l’Europe. Toute autre voie serait égoïste et hypocrite.