Qui s’attarde à l’idée de mobilité constate aujourd’hui que tout se passe comme si notre développement individuel et collectif dépendait de l’adoption de comportements mobiles. La mobilité doit permettre de rencontrer de nouvelles personnes, d’acquérir de nouvelles expériences, d’obtenir de nouvelles opportunités professionnelles, de réaliser de nouveaux projets, bref, d’être dans le coup. La mobilité est parée de mille vertus qu’il serait bien malvenu de rejeter. Refuser des opportunités de mobilités (au pluriel) est caractéristique du looser qui renonce à améliorer sa vie, voire qui abandonne l’idée de "vivre vraiment". La mobilité est à ce point valorisée qu’il est difficile aujourd’hui d’identifier des figures positives de l’immobilité. Où sont les vertus de constance, de stabilité et de tempérance qu’apprirent nos grands-parents?

Ce qui se donne à voir ici est un discours servi tous les jours: monde du travail, famille, gestion de l’action publique, développement personnel, il est peu de secteurs qui échappent à l’idolâtrie de la mobilité. Elle ne concerne de toute évidence pas la seule sphère des déplacements physiques, mais, bien plus largement, de tout mouvement, quel que soit son domaine ou son but. La magie de la mobilité opère si bien que l’on ne s’aperçoit que difficilement qu’elle est devenue plus qu’un leitmotiv: un impératif. Elle fonde une véritable idéologie qui pèse lourdement sur les épaules de chacun.

S’appuyant sur une délégitimation accélérée des institutions - lourdes, coûteuses, contraignantes, lentes - elle fait porter le poids de son devenir sur l’individu, sommé de se mettre en mouvement et de s’adapter de manière constante. Sans repos ni répit, il se doit d’être constamment sur le qui-vive, à la poursuite des fluctuations d’un réel dont il ne doit sous aucun prétexte se désynchroniser. L’adaptation exigée impose bien entendu de pouvoir se défaire au plus vite de ses attaches: locales, sociales, éthiques, relationnelles, affectives, matérielles Ainsi, toute à la célébration impérative des mobilités, l’économie valorise le " just in time ", accélère le rythme de déqualification des emplois, remet en cause la stabilité des liens professionnels, décloisonne les fonctions et rôles et délégitime les frontières. Les relations humaines elles-mêmes, qu’elles soient professionnelles, amicales ou amoureuses, sont vécues comme sécables à tout moment. Il s’agit pour l’individu d’être "ouvert aux opportunités" professionnelles, lucratives, récréatives, amoureuses, culturelles Les ancrages sociaux et spatiaux ne doivent être considérés que comme temporaires et ne peuvent en aucun cas faire barrage au bouillonnement de la vie-même.

"La vie-même", nous y voici donc: la mobilité est aujourd'hui perçue comme parfaitement naturelle. Elle est dès lors bonne pour chacun, puissant ou faible, riche ou pauvre, inséré ou relégué. Elle est adéquate en toute circonstance et à toute échelle. Il n’est jamais besoin d’en justifier l’exigence. C’est bien une véritable idéologie qui naît sous nos yeux et qui pèse tant sur les individus que sur la structuration du social.

Face à ce bien absolu, toute immobilité est suspecte et soumise à justification. Complaisance dans le chômage et refus de s’activer, crispation sur les droits acquis au risque de restreindre dangereusement le champ des possibles économiques, attachement suspect à des valeurs dépassées faisant la part belle à des principes immuables, immobilisme géographique ringard et dédain pour les occasions de courir le monde, les immobilités n’ont plus la cote... et les immobiles sont sur la touche.

Comme celles qui l’ont précédée, l’idéologie "mobilitaire" est contraignante. Elle pèse sur les individus et sur les groupes sociaux. Elle est génératrice de souffrances pour ceux qui n’ont pas la possibilité ou la chance de s’identifier à son discours. Le cadre auquel une promotion à Rome est proposée sera sans doute plus heureux de sa mobilisation que le demandeur d’emploi non qualifié appelé à occuper un poste mal payé, à trois bus de chez lui. Certains se satisferont d’une contractualisation des liens affectifs et familiaux, se réjouiront de la relativisation des rôles sexuels ou trouveront leur plaisir dans la formation continue ou dans l’adaptation constante aux évolutions de la technologie. D’autres regretteront les familles fondées sur le lignage et l’indissolubilité du mariage, pleureront le temps où l’on savait ce qu’était être un homme, ou seront nostalgiques des savoir-faire professionnels immémoriaux.

Quelle que soit sa prétention à l’universalité et à la rationalité, une idéologie est avant tout une ressource pour qui pourra l’instrumentaliser et en usera pour justifier certains comportements et en dévaloriser d’autres. C’est ainsi que certains verront leurs immobilités sévèrement condamnées et leurs mobilités dédaignées, à l’inverse d’autres qui pourront faire oublier les premières et valoriser les secondes. Dénonce-t-on l’immobilisme des petits qui refusent de bouger pour monter l’échelle sociale? On oublie souvent de condamner l’abandon par la collectivité des institutions censées promouvoir cette mobilité ascendante (aide sociale, école, politiques de santé). Exige-t-on une participation des travailleurs au projet qu’est leur entreprise, fût-ce au prix de licenciements? On n’en néglige pas moins de les faire participer aux bénéfices. Valorise-t-on les cadres aux multiples expériences professionnelles? Cela n’empêche nullement de se méfier d’ouvriers passant d’une entreprise à l’autre.

Prendre l’idéologie mobilitaire au mot serait faire bon marché de ses usages et renoncer à identifier les maîtres qu’elle sert. Ce serait se voiler la face sur les souffrances qu’elle engendre et sur l’inégalité de leur répartition. Il ne faut cependant pas voir en elle un mal en soi. L’ouvrier à la chaîne à perpétuité, le rond-de-cuir à vie, la femme cloîtrée en cuisine ou l’homosexuel déviant, ces aliénés des catégorisations sociales rigides, n’auraient pas compris que l’on soit nostalgique d’idéologies qui ne furent pas tendres pour eux. Du reste, les idéologies antérieures n’ont pas dit leur dernier mot et il n’est pas impossible que se développent des discours concurrents à celui de la mobilité. Simplement, il convient sans doute de se méfier de ceux qui font miroiter les infinis bonheurs du nomadisme moderne.

La revue "Politique" n°64 (avril 2010) consacre son dossier au thème "Bougez !? La nouvelle obsession de la mobilité" avec "L’idéologie mobilitaire" (Christophe Mincke et Bertrand Montulet), "En finirons-nous un jour avec le désir automobile ?" (Pierre Ansay), "Le temps perdu : mobilité et temporalité" (Paul Van Heesvelde et Peter Hofman), "Halte ! De quoi la mobilité est-elle le nom ?" (René Schoonbrodt), "Quel mobile êtes-vous ?" (Bertrand Montulet), "Le train ? Ce n’est pas pour nous !" (Roland de Bodt), "La mari de Bénédicte" (une nouvelle de Réjane Peigny), "Les chauffeurs routiers à l’heure du flux tendu" (Roberto Parillo), "A qui profite vraiment la mobilité en entreprises ?" (Stéphane Balthazar) et "Histoire de l’immobilisation ouvrière", entretien avec Jean Puissant. Rens. : tel : 02.538.69.96 , mail : redaction@politique.eu.org, site : www.politique.eu.org