RÉTROSPECTIVE

Il est des philosophes qui portent le nom de leur oeuvre comme une marque de fabrique. Comme Erasme celle de «l'Eloge de la folie», Machiavel «le Prince» ou Thomas More «l'Utopie». Thomas More (1477-1535), justement, était vice-shérif de Londres et avocat des marchands de la cité lorsqu'à ce titre, il fut envoyé dans les Flandres en 1515 pour y débattre d'affaires commerciales.

C'est à Anvers qu'il imagine «Utopia», publiée à Louvain en 1516, un an avant que Henry VIII ne le nommât membre de son conseil privé, et bientôt chancelier d'Angleterre. Le texte, écrit en latin, connaît d'emblée un vif succès auprès de ses amis humanistes (Erasme, Pierre Gilles, Guillaume Budé, Jérôme Buisleden) auxquels en vérité il se destinait, «Utopia» se voulant «l'Éloge de la sagesse» en réponse à «Moria» (ou «l'Eloge de la folie») qu'Erasme avait lui-même dédié à More en 1511.

More, au fond, crée un genre nouveau sur un sujet connu depuis les Grecs, celui de la cité idéale. La question dès lors était de savoir comment réaliser sur terre une société égalitaire, juste et heureuse, fiction et politique formant une conjonction inédite. Le mot même Utopia est conçu par More lui-même à partir du grec: soit ou, préfixe privatif, et topos, lieu. Autrement dit: non-lieu, nulle part. D'ailleurs, le titre complet est-il à lire comme suit: «La nouvelle forme de communauté politique et la nouvelle île d'utopie».

Mais attention! Outopos, le non-lieu, peut se lire aussi bien eutopos, le lieu du bonheur. Paradoxe apparent puisque ce lieu de bonheur se réclamerait de nulle part, mais que ce nulle part n'en constituerait pas moins un topos. Est-ce bien clair? Satire, humour, ironie relancent sans cesse la contradiction dans ce réquisitoire contre le mal. L'utopie, en effet, porte elle-même sa critique.

Si l'île se nomme Utopie, le prince en est Adème (le prince sans peuple), la capitale Amaurote, la ville obscure, le fleuve An-hydre, sans eau, le narrateur Raphaël Hythloday, archange diseur de non-sens. Soit un monde à l'envers qui aurait pour dessein de nous faire croire que l'impossible, une société heureuse, a été réalisé ailleurs, dans une île.

«Utopia» se compose de deux livres. Le Livre I, qui est le second en fait, est un réquisitoire contre la société de l'époque et contre le mal. More imagine avoir rencontré à Anvers Raphaël Hythloday, un marin-philosophe portugais qui aurait suivi Amerigo Vespucci dans les trois derniers voyages de découverte. C'est le début d'un récit fantastique où le marin pose entre autres une question fondamentale sur la loi punissant les voleurs de la peine de mort. Elle est inique - et absurde - puisqu'elle punit de la même façon le voleur et le criminel; elle est de surcroît inhumaine, puisqu'elle ne respecte pas la valeur de la vie; et inutile en fin de compte puisqu'elle n'a pas réussi à diminuer le nombre des voleurs. C'est le fond même, en condensé, d'un discours beaucoup plus récent d'un certain Robert Badinter sur l'abolition de la peine de mort...

La pauvreté, d'autre part, aurait une cause clairement identifiée, la propriété privée, car le pouvoir est aux mains des économiquement forts qui oppriment les faibles. D'ailleurs, pour éviter les problèmes de propriété, on échangera les maisons tous les dix ans. Ce discours-là, comme on le sait, ne restera pas longtemps en déshérence...

Puis vient le Livre II, écrit en Flandre, qui indique en somme comment peuvent être corrigées les mauvaises institutions de l'Europe. Les ressemblances de l'île avec l'Angleterre sont frappantes. Dieu serait exclu de la création de l'île, celle-ci procédant d'une décision humaine, celle du roi Utopus, qui fit creuser un isthme pour la séparer du continent. Passant de l'état de nature à celui de culture, l'île connaît un haut degré de civilisation et d'humanité qui, étant protégé du monde extérieur, ne peut être contaminé.

La cité est pensée comme un système établi dans la perspective du bien commun et dans le respect de l'individu. Fondées sur l'abolition de l'argent et de la propriété privée, elles garantissent l'efficacité de ce nouveau contrat social et la dignité humaine comme une citoyenneté, en évinçant toute forme de pouvoir personnel et, partant, toute espèce de tyrannie. Il suffirait certes que l'homme y mette un peu du sien. Car les institutions, lit-on par exemple dans le «Dictionnaire des Utopies», «sont déterminées par la volonté de tous. Les cités sont autonomes et gouvernent leurs propres affaires grâce à des magistrats élus à l'année, choisis parmi les Utopiens.»

La famille est la communauté de base. L'organisation de la vie collective planifie le nombre de personnes d'une famille, d'une phylarquie (groupe de trente familles), d'une Cité, mais n'impose pas un nombre limité d'enfants. L'individu solitaire ne jouit, lui, d'aucun statut privilégié. Afin que se maintienne l'équilibre nécessaire à la vie en Utopie, des mouvements sont prévus d'une cité à l'autre, mais aussi vers l'extérieur, pour y créer des colonies de peuplement ou, si l'on veut devenir Utopien. «La guerre, considérée comme une inutile boucherie, n'est admise que pour se défendre ou si les colonies refusent les nouvelles institutions. l'Utopie aspire fondamentalement à la paix. »

La vertu, prêchent encore les Utopiens, «c'est vivre selon la nature et Dieu nous a créés à cette fin ». L'Utopie n'est donc pas athée, au contraire: «s'il y a tolérance des pratiques religieuses les plus diverses, il y a cependant unité dans les principes fondamentaux de la croyance. » La spiritualité que More attribue aux Utopiens s'accorde sur l'existence d'un être suprême, créateur et protecteur du monde, qu'ils appellent Mythra.

L'on voit avec clarté, en définitive, que les contours de l'Utopie se démarquent nettement de ceux du Léviathan de Thomas Hobbes (1651) où, si l'état de nature est celui de la guerre permanente (homo homini lupus), l'instinct de conservation (ou la crainte de la mort violente) conduit les hommes au pacte (ou contrat) social par lequel ils renoncent à leurs droits naturels et les transfèrent à la société, seul un pouvoir absolu - l'Etat Léviathan - pouvant en garantir l'exécution.

© La Libre Belgique 2004