Opinions

Lieutenant Général (e.r.)

Le 27 janvier dernier, "La Libre" publiait un article de Chris Patten dont le titre "Aveugles à Gaza, aveugles à Jérusalem" résume bien l’impasse dans laquelle se trouve le conflit israélo-palestinien. Après avoir rappelé en quelques mots les bases essentielles d’un accord de paix : "Deux Etats. Des garanties de sécurité pour Israël. Un Etat palestinien dans les frontières de 1967 [ ] Le démantèlement de la plupart des colonies de Cisjordanie [ ] et la division de Jérusalem afin qu’elle puisse devenir la capitale des deux Etats", Chris Patten conclut en écrivant : "Je n’ai jamais ressenti un tel désespoir à propos de la Palestine et d’Israël. La raison a été noyée dans le sang. Il semble que la politique de l’espoir ait été remplacée par la politique du cimetière. Pauvre Palestine. Pauvre Israël. Que reste-t-il pour allumer un flambeau au plus profond des ténèbres."

Il est difficile d’être plus pessimiste. Face à la profonde division entre Palestiniens, caractérisée par la faiblesse de l’Autorité palestinienne et la politique radicale du Hamas, et face à la politique sécuritaire basée sur l’emploi exclusif de la force menée par tous les gouvernements israéliens depuis 1948, allant de pair avec une politique de colonisation systématique de la Cisjordanie, on peut se demander, comme Chris Patten, "si une paix est encore viable sur la base de la situation actuelle".

Les démocraties occidentales (USA, UE) et les pays arabes portent aussi une part de responsabilité dans le pourrissement de la situation au Moyen-Orient. La Ligue arabe n’a jamais pu définir une politique commune imposant à tous ses membres le respect du droit à l’existence d’Israël. Quant aux Occidentaux ils n’ont jamais pu faire comprendre à Israël qu’on ne pouvait faire la paix qu’avec son ennemi - c’est d’autant plus facile quand on est en position de force - et surtout, que la colonisation de la Cisjordanie était inacceptable.

A ce propos, l’attitude des deux derniers présidents des Etats-Unis (B. Clinton et G. Bush) est symptomatique. L’un comme l’autre ont attendu la huitième et dernière année de leur présidence pour tenter de relancer le processus de paix au Moyen-Orient. Ce fut chaque fois l’échec parce que la recherche d’une solution au conflit israélo-palestinien est trop sensible, trop complexe, pour être abordée par un président en fin de mandat. Il sera intéressant de voir quand et surtout comment c’est-à-dire sans parti pris, B. Obama et les autres (UE, Russie, Egypte, etc.) décideront d’agir.

En tout cas, il n’y a pas de solution militaire à ce conflit. Je dirais même qu’il y en a de moins en moins au fur et à mesure que le temps passe. Après s’être engagée mal préparée en 2006 contre le Hezbollah au Liban, l’armée israélienne vient - pour quels résultats politiques ? - de mener à Gaza une opération de destruction systématique d’infrastructures. Les guerres de "quelques jours" caractérisées par des opérations d’unités blindées soutenues par une aviation maîtresse du ciel, dans le Sinaï, en Cisjordanie ou sur le plateau du Golan appartiennent au passé. L’ennemi aujourd’hui, ce ne sont plus les armées des Etats voisins qui ne faisaient pas le poids face à la supériorité de l’armée israélienne dans tous les domaines - matériel et plus encore humains - mais des "milices". Ces "milices" bien structurées, bien équipées, rompues aux combats de guérilla, se battent par petits groupes décentralisés sur des surfaces réduites qu’elles connaissent à fond, ont pour seul objectif de "tenir" et si possible d’obliger l’ennemi à arrêter ses opérations, arrêt pour elle synonyme de "victoire".

L’opération "Plomb durci" à Gaza illustre aussi la différence énorme qui existe entre les théories d’emploi tactique des forces et leurs applications sur le terrain. A ce propos, il est dommage pour les lecteurs de "La Libre", que l’article de J. Henrotin, paru le 14 janvier sur l’application par l’armée israélienne des théories du combat en zone urbaine, et celui, paru le 23 janvier, reprenant les réflexions du colonel Amoz, un combattant israélien exprimant surtout "sa frustration de ne pas avoir pu finir le travail" n’aient pu paraître en même temps. Cela aurait permis au lecteur de mesurer cette différence.

J. Henrotin expliquait bien les objectifs d’Israël. Militairement, il s’agissait d’affaiblir si pas détruire les capacités opérationnelles du Hamas et, après sa relative déconvenue au Liban en 2006, de rétablir sa crédibilité; politiquement de rétablir sa capacité de dissuasion. Cette opération s’est cependant déroulée dans une "ambiance" politique particulière du côté israélien : celle de la lutte acharnée que se livraient alors les ténors de la politique israélienne pour conquérir le leadership national.

Cette situation politique a fait que, paradoxalement, les règles du combat en zone urbaine caractérisées par l’acceptation (théorique ?) de risques de pertes élevées tant du côté des assaillants que des civils, étaient inapplicables par l’armée israélienne. Comment celle-ci aurait pu - et pourrait à l’avenir pour ses unités - tolérer des taux d’attribution de 12 pc (cité par J. Henrotin) et même de 2 ou 3 pc ? La perte d’une dizaine d’hommes indique à suffisance que les unités israéliennes et particulièrement l’infanterie, n’ont pris aucun risque face aux combattants du Hamas expliquant, de leur côté, les procédés tactiques rappelés ci-dessus, allant de pair avec un piégeage des maisons, de rues, etc. Pour le Hamas, l’objectif était de prouver que ses unités ne pouvaient être neutralisées par l’assaillant et que celui-ci ne pouvait l’empêcher de tirer quelques roquettes sur le territoire israélien proche.

En fait, parce que l’armée israélienne n’est pas structurée pour mener une guerre asymétrique et parce que l’opinion publique israélienne, comme celle des démocraties occidentales, ne peut accepter les pertes provoquées par un combat de longue durée en zone urbaine, l’opération "Plomb durci" s’est limitée à une entreprise de destruction massive des infrastructures. Cette opération de "démolition" est bien résumée par le colonel Amoz : "Lorsque nous arrivions près d’une maison piégée, nous appelions un avion ou un tank afin de bombarder la maison et ajoute-t-il, quatre autres maisons voisines s’écroulaient par la même occasion." Et que penser du saccage des champs d’oliviers ?

Un autre facteur a empêché l’armée israélienne "d’éliminer" les milices du Hamas : le risque de pertes "civiles" inacceptable pour la communauté internationale et même pour la majorité de l’opinion israélienne. Que le lecteur excuse mon réalisme mais 1 300 morts et 400 blessés, essentiellement civils, sur une population de 1,5 million d’habitants entassés sur une superficie de 400 km2, à comparer avec la fourchette envisagée de 30 à 35 pc de civils atteints, tués ou blessés, rappelée par J. Henrotin pour ce type de combat, indique que l’armée israélienne a sans doute fait de son mieux pour limiter au maximum les pertes civiles. Il est vrai qu’ils ont utilisé beaucoup de moyens (radio, téléphone, tracts) pour essayer d’écarter les civils des zones de combat mais quels que soient les efforts faits dans ce domaine, ils ont perdu la guerre de l’image et de la communication parce que, sur une surface aussi réduite, les civils ne savaient où aller pour se mettre à l’abri et parce que dans ce type de combat, il est difficile d’éviter les bavures, les erreurs de commandement aux petits échelons et la haine de l’autre exacerbée depuis de longues années. Il est vrai aussi qu’en utilisant sans états d’âme la proximité immédiate de bâtiments de l’ONU, d’hôpitaux, d’écoles, etc., le Hamas a provoqué délibérément nombre de ces bavures. Pour le Hamas c’était de "bonne guerre médiatique" car Dieu sait comment nos opinions publiques réagissent immédiatement aux pertes infligées à des innocents et ce, à un point tel qu’en prenant la défense du peuple palestinien, ces opinions publiques en ont oublié les actions du Hamas non seulement contre les civils israéliens mais plus encore contre sa propre population.

Je ne sais pas combien de temps encore, responsables israéliens et palestiniens refuseront d’admettre que la "guerre" (ou l’extermination de l’autre) ne sera jamais un moyen de résoudre le conflit qui les oppose depuis 1948. Il l’est d’autant moins que ce conflit ne se situe plus dans un cadre interétatique - aucun Etat arabe voisin n’envisage d’attaquer Israël - mais bien intraétatique. L’ancienne Palestine est devenue en fait, pour reprendre le titre d’un livre de A. Fontaine, "un seul lit pour deux rêves". Il est surprenant d’entendre les responsables israéliens prétendre qu’Israël est menacé alors qu’ils disposent d’une des armées les mieux équipées et les mieux entraînées du monde et d’un arsenal nucléaire. Tout aussi surprenantes les déclarations spectaculaires de certains Arabes ou musulmans appelant à la disparition d’Israël.

"Aveugles à Gaza, aveugles à Jérusalem". Qui pourra leur rendre la vue ? Je me souviens qu’un jour de novembre 1993 le président bosniaque A. Izetbegovic, en partance pour Genève en vue de négocier un accord de paix en Bosnie, m’a dit : "Général, il est parfois plus facile de décider de continuer à faire la guerre que de décider à faire la paix." En Bosnie, après l’échec de ces négociations, la guerre dura encore deux ans pour rien. Au Moyen-Orient, combien de fois faudra-t-il encore détruire Gaza ou Beyrouth ? Combien de roquettes devront encore tomber sur quelques villages israéliens pour que tous se rendent compte enfin que cela ne sert à rien !