Malgré les récentes initiatives de la plus grande famille politique, nous sommes encore loin d’un gouvernement fédéral. L’impasse politique supplie donc pour l’intervention d’un médiateur professionnel, non partisan, capable d’apporter la sérénité et la confiance nécessaires à la table des discussions. Une carte blanche de Theo De Beir, President 2020-2021 de la Commission fédérale de médiation, médiateur agréé, chargé de cours Médiation et négociation à la KULeuven et à l'Université d'Anvers.

La Belgique compte plus de 2 500 médiateurs agréés : des professionnels indépendants et impartiaux dont la tâche est de faciliter la consultation à la demande des parties en conflit et de parvenir à un accord équitable qui respecte les besoins de chaque partie. Dans leur pratique quotidienne, les médiateurs font l’expérience de la compartimentation des conflits en hypothèses, en impasses ou en rhétorique de veto. Tout comme en politique où les négociateurs restent coincés dans leur propre position et perdent souvent de vue la situation dans son ensemble. Les principes de base de la médiation, mais aussi ceux de la négociation raisonnée peuvent sortir des impasses qui prévalent aujourd’hui.

Le nombre de médiations, dans notre pays, augmente et elles gagnent en popularité comme alternative aux procédures judiciaires. Les obstacles dans les négociations sont nombreux : du malentendu au manque de confiance, de la mauvaise communication au double agenda voire même jusqu’à la violation de la confidentialité… Très souvent, les parties ne peuvent surmonter ces obstacles que par l’intermédiaire d’un médiateur afin de parvenir à un accord dans des conflits ou différends complexes avec un résultat gagnant-gagnant.

Nous constatons ces mêmes obstacles dans la formation du gouvernement fédéral, où les vétos sont des atouts, où des notes de négociation confidentielles fuient et où le résultat des élections à venir est le seul facteur déterminant. Ce veto politique et la peur du jeu politique sont limitatifs et destructeurs de valeur. Le jeu politique doit cesser et les protagonistes doivent revenir à la table, au sens propre comme au figuré. Seule l’approche unique d’un médiateur professionnel peut mettre fin à l’impasse actuelle.

Plus de politiciens

Un médiateur professionnel garantit l’indépendance, l’impartialité, la neutralité et, comme j’aime à le décrire, il est d’un engagement sans borne. Le médiateur se place au-dessus du conflit et sa tâche principale est de faciliter et de renforcer la communication entre les négociateurs.

Le médiateur n’est pas le décideur, il apporte à la table la paix et la confiance nécessaires pour entamer un dialogue. Les conflits complexes nécessitent donc une approche distincte. Tout comme dans le dossier du Ring autour d’Anvers (L’Oosterweeldossier), animé par le Prof. Dr. Alexander d’Hooghe, la formation du gouvernement fédéral et la réforme du pays ont besoin d’un médiateur professionnel.

Les négociations politiques ne sont pas une sinécure dans un pays complexe comme la Belgique, avec des cultures (y compris celles des négociations) différentes. Afin d’être suffisamment soutenu par les partis politiques, ce médiateur professionnel ne sera pas affilié à un parti politique et doit avoir au moins un lien ou un sentiment pour les deux communautés, à savoir un fingerspitzengefühl flamand et wallon.

Cartes sur table

Lorsque les négociateurs des partis politiques s’assoient à la table, ils doivent mettre l’accent sur les principes de négociation raisonnée. Le principe de "séparer les gens du problème" est vital dans toute négociation, a fortiori, si elle est politique. Diaboliser un autre parti ou un politicien peut générer des likes sur Twitter, mais il ne fournit pas une base de négociation stable.

La transition la plus importante à faire est de passer des positions aux véritables intérêts. Sortez de la pensée du nous-eux et fixez le projecteur sur les intérêts sous-jacents. Les négociateurs politiques sont pris au piège dans leur propre bunker, alors qu’ils doivent se concentrer sur leurs intérêts idéologiques. La crainte d’un manque de soutien populaire lors des élections de 2024 (ou d’élections anticipées) empêche les négociateurs politiques de quitter leurs tranchées afin d’écrire ensemble une histoire positive et durable.

Grâce à une communication approfondie et en mettant l’accent sur un terrain d’entente, le médiateur professionnel peut transformer la négociation de positions en une négociation fondée sur les intérêts. Ce n’est que dans ce cas que l’on pourra adopter une vision soutenue du pays et former un gouvernement stable afin de ne pas obliger les citoyens à retourner prématurément aux urnes.

Le ciment qui tient (encore) le pays

Qu’est-ce qui maintient le pays ? Cette question de base doit être posée pour pouvoir s’asseoir à la table de manière efficace et tournée vers l’avenir. "Il est temps de trancher le nœud gordien", dit à juste titre le Prof. Dr Alain Laurent Verbeke, sur la question communautaire ( De Standaard, 4 mars 2020).

Les politiciens d’aujourd’hui ne sont apparemment pas en mesure de fournir conjointement une réponse unanime sur l’avenir de la Belgique. Un médiateur, qui facilite de manière professionnelle les négociations, peut transcender une négociation de position en une négociation basée sur les intérêts et s’assurer que cette fois un compromis à la belge typique ou encore une autre imparfaite réforme d’État soit évitée. Sans son intervention, nous risquons de nous diriger impuissants vers un avenir incertain, ce qui n’est le souhait de personne, et certainement pas dans la perspective de l’ère post Covid-19.

Les dirigeants politiques doivent être disposés à se présenter à la table, accompagnés d’un médiateur professionnel, pour défendre de manière constructive leurs propres intérêts tout en étant ouverts aux véritables intérêts de l’autre afin d’écrire, eux-mêmes, une histoire tournée vers l’avenir, avec ou sans l’autre. J’insiste et le répète, avec ou sans l’autre, si l’un n’est pas ouvert à une véritable négociation ou aux intérêts de l’autre…