Une opinion de Stephan Van den Broucke, professeur à la Faculté de psychologie et des sciences de l'éducation de l'UCLouvain.

À l’heure où les virologues, les épidémiologistes, les spécialistes des systèmes de santé et les soignants, pour ne citer qu’eux, se mobilisent, les psychologues de la santé ont eux aussi un rôle clé à jouer pour affronter la pandémie de Covid-19. D’une part, la protection contre l'infection repose dans une large mesure sur un changement de comportement. Par conséquent, les psychologues de la santé, en tant qu'experts des comportements liés à la santé, ne devraient pas rester à l'écart du débat sur la manière d'aborder la pandémie. D'autre part, l’ampleur de la pandémie et des mesures mises en place pour la contourner le rendent nécessaire que les gens reprennent le contrôle de leur santé et font face aux conséquences perturbatrices. Dans cette tâche les psychologues de la santé peuvent également contribuer.

Pour contenir la propagation du virus, les autorités ont tenté de renforcer le comportement protecteur des citoyens en émettant des avertissements et en imposant des restrictions légales. Ces mesures ont rencontré un succès variable. Au début de la pandémie en particulier, la réaction du public aux avertissements était souvent faible, ce qui a conduit à une perte de temps et de l’occasion de contenir efficacement la propagation de la maladie. Au plus fort de la crise, le public a suivi de plus près les recommandations, mais maintenant que les mesures sont progressivement assouplies, il y a de nouveau moins d'adhésion. Pour les psychologues, ce n'est pas surprenant. Les modèles théoriques auxquels se réfère la psychologie de la santé montrent que modifier le comportement des gens n'est tout simplement pas aussi facile que les informer des risques. En général, on n'agira sur les avertissements que si l’on croit qu'on est personnellement susceptible de développer la maladie, si la maladie est perçue comme grave, si on estime que l'action préventive est efficace pour réduire la menace, et si on se croit capable d'effectuer l’action préventive. Dans le cas du Covid-19, ces conditions ne sont clairement pas toujours remplies. Une personne peut ne pas se considérer en danger s’il n’était pas en contact avec des personnes contaminées, on peut sous-estimer la gravité de la maladie quand la plupart des décès surviennent aux personnes âgées ou souffrantes d’une morbidité préexistante, ou on peut ne pas se considérer comme étant capable d'effectuer les comportements préventifs. D'autre part, la large couverture de la pandémie par les médias et la portée des mesures de prévention qui sont prises créent de l'anxiété. Alors qu'un certain niveau de préoccupation peut être un facteur qui favorise le comportement de protection, trop d'anxiété risque de provoquer une stratégie d’évitement cognitif minimisant la menace perçue, et ainsi diminuant la probabilité d’un changement de comportement.

Une abondance d'informations

Un autre facteur à prendre en compte est le rôle de la communication et de l'information. En temps de crise, les gens demandent être bien informés afin de pouvoir prendre des mesures préventives et faire face aux conséquences. En ce qui concerne le Covid-19, il y a une abondance d'informations. Mais pour que cette information soit utile, elle doit non seulement être disponible mais aussi comprise, acceptée et appliquée. Les recherches sur les compétences en santé ont montré que plus d'un tiers de la population belge a des difficultés à comprendre, évaluer et utiliser les informations nécessaires à la gestion de sa santé. Les autorités feraient bien tenir compte de ces limitations lorsqu'elles informent le public sur le Covid-19, et adapter l'information au niveau de littératie de leur public. Il serait aussi bon de reconnaître que la prise d'informations sur la santé est un processus cognitif actif. Pour s'informer sur le virus et les moyens de se protéger, les gens choisissent activement des sources d'information et des informations provenant de ces sources. Les théories du traitement de l'information nous apprennent que cette sélection est influencée par le contexte, les émotions et l'attention sélective, ce qui introduit des biais de sélection et fait que plus d’attention est accordée à certaines informations qu'à d'autres. De même, essayer de comprendre les informations sur le virus et juger de l'importance des mesures préventives nécessite l'activation de schémas cognitifs pour filtrer, classer et assimiler les informations et établir des connexions avec les connaissances déjà disponibles, ce qui peut à nouveau provoquer des biais.

Combiner les conseils des experts avec les connaissances de la communauté

Finalement, encourager la population à adopter et maintenir des comportements protecteurs peut être plus efficace si les conseils des experts sont combinés avec les connaissances présentes dans la communauté. Ce type d’approche peut en effet renforcer la capacité des communautés à contrôler les facteurs qui définissent leur santé et les aider ainsi à être plus autonomes et résilientes. De plus, l’expérience de la promotion de la santé en termes de création d’environnements favorables peut guider les institutions dans toutes les mesures qu’elles prennent pour soutenir les personnes dans la poursuite de leurs activités professionnelles, la possibilité de maintenir les relations à distance, la possibilité de communiquer leurs sentiments d’incertitude, etc.

Ainsi, les psychologues de la santé peuvent contribuer à plusieurs niveaux dans la gestion de la crise du Covid-19. Leur expertise peut être utile en émettant des recommandations au niveau des comportements individuels, au niveau des institutions et communautés, et au niveau des politiques publiques. La crise liée au Covid-19 pourrait certainement marquer un tournant pour la psychologie de la santé, tant par la reconnaissance de son expertise pour faire face à ce défi de santé publique, que par les opportunités d’apprentissages créées par ce défi.

Titre et intertitres sont de la rédaction. Titre original : "L’importance de la psychologie de la santé dans la lutte contre le Covid-19"