Une opinion de Guy Rulkin. Papa écoresponsable et avocat

Tout apparaissait favorable. Mon épouse, cadre d’un fleuron belge, se voit accorder une généreuse indemnité pour l’utilisation d’un véhicule de société, à choisir entre deux marques teutonnes premium, un challenger scandinave et un constructeur généraliste US qui, non content d’avoir inventé la production à la chaîne, prépare son virage “écoloctrique”.

Ma première surprise vint de l’employeur. Contrôlé publiquement, il n’apparaît pas proposer, en 2019, d’alternative à cette sacro-sainte voiture de société. “Cashforcars, kesako ?” pense-t-on entendre. Ensuite, en examinant attentivement les fournisseurs de la royale flotte, on perçoit vite que les enseignes sélectionnées sont faites d’un même moule industriel, proposant l’une après l’autre des “solutions innovantes”, bien qu’en réalité formatées de la même manière. Aucun de ceux-ci ne propose d’hybridation sans charge extérieure (le type nippon, pour ne pas les nommer). De même, aucun constructeur ne réfléchit à la combinaison d’un véhicule compact, moins énergivore, complété d’une familiale (ou SUV) plus volumineuse pour les vacances et autres grandes occasions.

Dans chaque concession, le commercial nous sort ses plus beaux atouts. Rapport qualité/prix, écologie vantée à tout-va, plaisir de conduite, les propos sont tellement élogieux qu’on les achèterait volontiers toutes. Vient cet étrange moment des offres, où il est plus question de packs (d’options) que de prix, puisque finalement ce n’est pas notre ménage qui réglera la note. Ceci dit, rien ne s’avère comparable. Comprendre la structure des offres, discounts et autres remises requiert un MBA en marketing. L’attache-remorque, vous le prendrez avec l’éclairage directionnel ou non ? Que dire alors lorsqu’il faut comprendre les TCO (Total Cost of Ownership) établis par les sociétés de leasing, dans lesquels interviennent les taxes, la valeur résiduelle du véhicule, la valorisation des options, le BIK (Benefit In Kind), etc. Bref, comparer des offres de voitures devient un calcul quantique. Mais lorsqu’on gratte sous les offres, à la recherche de “son équilibre” – celui du triangle équilatéral qui rencontre harmonieusement les critères de mobilité, d’écologie et de fiscalité – la sensation de quitter la route est vite bluffante. Réfléchissons-y.

Avoir une voiture écologique, avec la fiscalité promotionnelle qui va avec, requiert de nos jours une hybridation dite “plug-in”, avec comme conséquence un bonus de 250 kg de batterie (soit le poids d’une famille de deux adultes, deux enfants et un chien, alors que la majorité des déplacements se fait souvent seul). Comment penser être économe lorsque vous installez quasi deux moteurs dans un même engin ? Cette configuration implique surtout l’utilisation fréquente (exclusive, diront les puristes) de l’énergie électrique pour charger vos batteries. Comique, l’entreprise où le véhicule est censé être stationné cinq fois dix heures par semaine ne fournit pas de possibilité de recharge. Le domicile alors ? Oui, pour autant que vous disposiez d’un garage privatif, ce qui n’est pas notre cas, et soyez prêt à louer en complément le cordon e-bilical calculant le coût de la charge. Mais lorsqu’on gare le véhicule dans la rue – hypothèse fréquente des citadins, il est illusoire de se garer pile devant son domicile pour assurer la charge nocturne. Et je doute que les piétons apprécient de jouer à l’élastique au-dessus des câbles reliant chaque voiture à sa prise d’électricité.

En clair, celui qui se prétend vert en achetant un de ces modèles “e” ne l’est que pour autant qu’il roule essentiellement avec ce mode électrique. Dans l’hypothèse inverse, celle qui risque d’être la nôtre au quotidien, nous pourrions juste nous présenter comme “écolo-bobo” (et profiter de l’économie fiscale), alors qu’en réalité le véhicule utilisé polluera 20 % à 25 % de plus que son équivalent non hybride !

Si vous m’avez suivi jusque-là, je vous entends dire que je crache – allègrement – dans la soupe. Ce n’est pas tout à fait faux. Mais si nous voulons être responsables à l’égard des générations actuelles et futures, quels sont objectivement nos choix ?

Option A : rouler à vélo ? Certainement, dans la mesure des déplacements appropriés à ce mode de locomotion, pour autant que l’infrastructure soit adéquate et que mon vélo ne soit pas… volé chaque trimestre.

Option B : conserver le véhicule actuel, ce qui évitera des prises de tête et la production d’un véhicule excédentaire ? Bien pensé, mais à défaut de remplacement, des amendes de l’employeur sont à prévoir. En outre, le véhicule actuel génère son lot de particules fines.

Option C : choisir un véhicule traditionnel, à essence, à utiliser de manière parcimonieuse ? C’est en effet la tendance qui se dessine, au risque de devoir expliquer à tous notre choix et, comble de l’absurde, payer plus de taxes que si nous avions opté pour un SUV faussement écolo. Cherchez l’erreur, et bonne route !


(1) : Titre de la rédaction. Titre original : “Mobilité-écologie-fiscalité, ou l’étrange histoire du triangle scalène”