Le massacre de Cana porte un sérieux coup à la cause israélienne. Mais si Israël n'atteint pas ses objectifs, le Hezbollah sortira invaincu, voire renforcé, de cette épreuve de force.

Professeur à l'ULg

A voir les images insupportables de guerre et de désolation en provenance du Liban, de Gaza et d'Israël, on ne peut qu'éprouver un sentiment d'impuissance et de révolte. L'histoire semble s'être à nouveau inversée. On est revenu quelques décennies en arrière. La paix est plus éloignée que jamais sur cette terre qui a vu naître les trois grandes religions monothéistes mais dont l'histoire est jalonnée de guerres et de massacres. Victimes civiles, bombardements, personnes déplacées, combats, destructions, catastrophe humanitaire, sont à nouveau au coeur de l'actualité d'un Moyen-Orient décidément bien malade.

Qui est finalement responsable de cette nouvelle vague de violence incontrôlée qui risque de s'étendre à toute la région? Après le massacre de Cana, qui soulève à juste titre l'indignation générale, le coupable est une nouvelle fois tout désigné: Israël. Les morts de Cana font cependant oublier comment tout cela a commencé: l'enlèvement et l'assassinat de soldats en Israël et le bombardement à coup de roquettes par le Hezbollah des villages de Galilée puis de la ville symbole de la modernité israélienne, Haïfa. Mais ces événements-là font aujourd'hui figure d'anecdotes face à l'implacable riposte qui dévaste le pays du Cèdre et tue inévitablement des civils innocents pris au piège des combats.

Israël avait-il d'autre choix que d'utiliser sa force militaire contre le Hamas à Gaza et contre le Hezbollah au Liban? Les réactions de l'Etat hébreu relèvent de l'autodéfense. Cette fois, il n'est question ni d'expansion ni de colonisation. Aucun territoire libanais n'est occupé par Israël. Il n'existe aucun contentieux territorial bilatéral. Comment des pays comme la France ou l'Angleterre réagiraient-ils si leurs soldats étaient kidnappés sur leur propre sol par des organisations terroristes et si des villes comme Valenciennes ou Lille, Portsmouth ou Edinburgh, étaient soumises à une pluie de Katiouchas, faisant des dizaines - à l'échelle française ou britannique - des centaines de victimes civiles, dont le martyre vaut bien celui des Libanais. On pourra toujours prétendre que le recours unilatéral à la force ne mène à rien, qu'il fallait négocier, comme par le passé, l'échange des trois soldats enlevés contre des centaines de prisonniers palestiniens et libanais en attendant la prochaine vague d'enlèvements et d'attentats. Ces exigences mafieuses sont de moins en moins acceptables pour un Etat dont l'existence est constamment mise en question et qui épouse désormais la stratégie du bastion face à la montée de l'islamisme radical dans la région.

Une chose paraît certaine, la puissance de la riposte israélienne ne pouvait en aucun cas surprendre le Hamas et le Hezbollah. En provoquant l'Etat hébreu, ils savaient que la rétorsion ne pouvait qu'être «disproportionnée» et qu'elle enflammerait la région. C'est exactement le résultat qu'ils escomptaient pour torpiller toute esquisse de processus de paix et se faire reconnaître comme les nouveaux dirigeants de l'islam radical. Est-ce par hasard si des éléments du Hamas ont enlevé le caporal Gilad Shalit, au moment même où s'esquissait un accord impliquant plus ou moins une reconnaissance de l'Etat hébreu, entre Ismaïl Haniyeh, le Premier ministre du gouvernement du Hamas, et Mahmoud Abbas, le Président de l'Autorité palestinienne. Est-ce encore par hasard si le Hezbollah libanais a choisi ce moment pour lancer de nouvelles attaques sous le prétexte qu'Israël occupe encore 45 km carrés de territoire (dit les «fermes de Shebaa», territoire syrien dont le sort doit être réglé entre Israéliens et Syriens) et qu'il détient des Libanais.

Le cheikh Hassan Nasrallah, chef du Hezbollah, a pris un énorme risque en ordonnant l'enlèvement des soldats israéliens et le lancement des roquettes sur le nord d'Israël. S'il a pris ce risque, c'est qu'il avait reçu le feu vert de Damas et de Téhéran, ses principaux commanditaires et fournisseurs d'armes. En d'autres termes, la Syrie comme l'Iran ont choisi, sans s'impliquer directement sur le terrain, d'encourager l'escalade de la violence contre Israël. Les dirigeants syriens, mis en cause dans l'assassinat de Rafic Hariri, n'ont toujours pas digéré l'éviction de la Syrie du Liban et trouvent dans cette escalade l'occasion d'une revanche. L'Iran, dont l'influence sur le Hezbollah libanais ne fait secret pour personne, et qui cherche à redistribuer à son profit les cartes dans la région, a saisi l'occasion de faire diversion au moment où son dossier nucléaire risque d'être soumis au Conseil de sécurité.

Qu'Israël ait profité de l'occasion pour rétablir sa crédibilité dissuasive ne fait guère de doute. Celle-ci est au coeur de la stratégie des «retraits unilatéraux» inaugurée par Ariel Sharon et qui devrait, du moins en théorie, être poursuivie par son successeur, Ehoud Olmert. Elle part du constat que la clôture de sécurité électronique ou des murs en béton ne pourront pas à eux seuls protéger Israël des attaques venues d'un territoire remis sans concertation aux Palestiniens. Les groupes qui lanceraient des opérations à l'intérieur d'Israël à partir d'un territoire évacué doivent donc savoir que le prix à payer sera très cher. C'est la dure leçon qui est administrée à Gaza depuis trois semaines. C'est aussi la leçon qui est infligée au Hezbollah libanais. La destruction de ses infrastructures dans tout le Liban s'inscrit dans cette logique. Mais comme c'est un objectif quasiment inaccessible tant ces dernières sont fondues dans la population chiite, les bombardements israéliens sont en réalité une mise en demeure faite au gouvernement libanais de désarmer le Hezbollah (prévu par la résolution 1559 du Conseil de sécurité), ce qu'il est bien incapable de faire sans provoquer une nouvelle guerre civile.

Après trois semaines de bombardements et de combats intensifs, Israël n'a toujours pas atteint ses objectifs et le Hezbollah continue d'offrir une résistance acharnée en ciblant continûment Haïfa et Afoula. Dans ces conditions le gouvernement israélien a commencé à élaborer une stratégie d'écrasement indistinct et d'occupation du terrain, mais à quel prix! Le massacre de Cana porte un sérieux coup à la cause israélienne. Mais si Israël n'atteint pas ses objectifs, le Hezbollah sortira invaincu, voire renforcé, de cette épreuve de force. Ceux des Libanais, et ils sont nombreux, qui veulent réellement le désarmer, n'ont d'autre choix aujourd'hui que de rallier l'«union nationale» face à un «ennemi israélien» qui n'épargne rien ni personne. La surréaction israélienne aura paradoxalement pour conséquence la reprise du dialogue libanais qui était bloqué.

En attendant, l'image d'Israël sort profondément dégradée de la tragédie de Cana. On pouvait s'y attendre. Dans le monde musulman, ce raid meurtrier provoque une épouvantable marée de haine contre Israël et son principal soutien, les Etats-Unis. Le portrait de Hassan Nasrallah est partout, jusque dans les rues de Bruxelles, porté en triomphe. Même les régimes arabes les mieux disposés à l'égard de l'Etat hébreu n'ont d'autre choix que de condamner le massacre de victimes innocentes sous peine de devenir la cible des islamistes radicaux qui partout surgissent et s'activent à déstabiliser les «traîtres», alliés de l'Occident «dépravé» et coupables d'entretenir des relations avec Israël.

Il reste à espérer que ces tragiques événements contribueront à accélérer l'implication de la communauté internationale dans le conflit, l'enjeu étant maintenant de mettre fin aux combats pour éviter la destruction complète du Liban mais sans pour autant revenir au statu quo ante bellum. Car il n'y aura pas de paix dans la région sans que la frontière entre le Liban et Israël ne soit sécurisée.

Et pour cela, il s'impose d'urgence qu'une force internationale dotée de capacités militaires soit déployée dans le Sud-Liban pour rompre le face-à-face mortel entre le Hezbollah et Israël.

Le temps est compté, car de nombreuses vies innocentes risquent encore, de part et d'autre de la frontière, d'être perdues.

© La Libre Belgique 2006