Un texte du collectif Laïcité Yallah*.

La condamnation, en Algérie, le jeudi 22 avril, de l’islamologue Said Djabalkhir à trois ans de prison ferme sous le motif d’offense à l’islam à la suite d’une plainte formulée par un enseignant universitaire en informatique connu pour sa militance salafiste, est une grave atteinte à la liberté de conscience, à la liberté d’expression et à la liberté académique. Nous, membres du Collectif Laïcité Yallah, condamnons fermement cette décision de justice digne d’un tribunal de l’inquisition. A travers ce verdict, l’Algérie rompt avec les attributs d’un Etat de droit et affiche, encore une fois, son grand mépris à l’endroit des droits humains en violant la Déclaration universelle des droits de l’homme. Quelle sera la prochaine étape de ce virage inquisitoire ? Une réforme du code pénal pour instaurer des peines de flagellation et de lapidation comme c’est l’usage au Pakistan, en Arabie saoudite ou en Iran ?

Judiciarisation du débat public sous le motif d’atteinte aux préceptes de l’islam

Avec cette condamnation de Djabalkhir, spécialiste du soufisme et de la jurisprudence chariatique, une nouvelle étape vient d’être franchie dans le processus de compromission avec les courants islamistes. En effet, c'est la première fois dans l'histoire de l'Algérie qu'un universitaire est poursuivi (et condamné) pour son expertise dans son domaine de recherche. A la lumière d’une telle dérive, nous exprimons notre entière solidarité à l’endroit de l’islamologue et nous appelons les États européens et leurs sociétés civiles à soutenir son engagement qu’il a d’ailleurs rappelé, encore une fois, à la sortie du tribunal. "On a le malheur de faire de la recherche en Algérie Mais c'est un combat qui doit continuer pour la liberté de conscience, pour la liberté d'opinion et pour la liberté d'expression", a plaidé l’universitaire.

En réalité, depuis la naissance du mouvement citoyen du 22 février 2019, le régime algérien cherche par tous les moyens à se maintenir au pouvoir, quitte à judiciariser le débat public pour donner un maximum de gages aux courants islamistes qui s’agitent de plus en plus. Pour ce faire le régime embastille activistes, syndicalistes, journalistes pour tuer dans l’œuf leurs aspirations légitimes à la démocratie et à l’édification d’un Etat de droit. Déjà en novembre 2020, l’activiste Yacine Mebarki, a été condamné à un an de prison ferme pour "dénigrement du dogme ou des préceptes de l’islam". Dans la même veine, Djamel Azaim, condamné à 2 ans de prison, est incarcéré depuis décembre 2019.

Un islamologue pour la primauté des droits humains

Comme tant d’autres, Said Djabalkhir, le citoyen, a participé au débat public pour l’enrichir et l’éclairer de son savoir et de ses connaissances. Il ne craint ni la raison ni l’échange. Bien au contraire. Il s’est saisit de sa condition d’homme libre pour agir. Il pense, écrit, parle. A ses yeux, il est urgent de réhabiliter la pensée pour distinguer entre ce qui relève de la science et ce qui appartient au domaine de la foi. Eveiller l’esprit critique pour apprécier la part du mythe dans le texte coranique. Pour lui, aucun sujet n’est tabou. De la laïcité, à la primauté des droits humains, en passant par le principe de l’égalité, l’universitaire affiche clairement son parti pris pour les fondamentaux démocratiques. Partisan d’une approche historique et contextualisée de l’islam à l’instar de l’islamologue Mohamed Arkoun dont il est le disciple, Said Djabalkhir, plaide en faveur d’une relecture des textes scripturaires et l’abandon de certaines références qu’il considère peu crédibles. "Je suis accusé de nier les paroles du prophète car je considère certains haddiths (paroles attribuées au prophète) comme non recevables. Par exemple celui qui dit que le prophète a conseillé à certaines tribus de boire de l'urine de chamelle à des fins thérapeutiques. Pour moi, il ne devrait pas lui être attribué", expliquait-il. Dans cette Algérie où la pensée islamique est si sclérosée, la moindre critique est perçue comme un sacrilège, un blasphème ! C’est pourquoi la persécution religieuse devient l’arme la plus redoutable pour faire taire les esprits éclairés.

Soutenir les éveilleurs de conscience

Attention à ne pas trop réduire la portée de cette confrontation aux seuls confins de l’Algérie qui n’est malheureusement qu’un cas d’école parmi d’autres. La question de la séparation des sphères temporelle et spirituelle est au cœur même des grands bouleversements qui chamboulent le monde islamique depuis de début du vingtième siècle et l’abandon du califat par Atatürk en 1924. Le processus de sécularisation bien en marche dans plusieurs pays tels que la Turquie, l’Iran, l’Algérie, la Tunisie, la Syrie, l’Irak, l’Egypte pour ne citer que ces derniers a été sérieusement contrarié. L’islam rigoriste promu par l’Arabie saoudite et l’Iran a essemé depuis les années 1980 aux quatre coins de la planète. Les programmes scolaires et les corpus académiques sont fortement imprégnés par le dogme salafiste.

Œuvrer en faveur de la laïcité c’est-à-dire de la séparation de l’islam et de l’Etat c’est le sens de l’engagement des démocrates dans les pays musulmans. En s’y attelant, Said Djabalkhir en Algérie, Raif Badawi en Arabie saoudite, Cheikh Ould Mohamed Ould Mkheitir en Mauritanie, Mubarak Bala au Nigeria, Nasrin Sotoudeh en Iran, Ahmed Assid au Maroc, et tant d’autres, soulèvent la question principale de l’autonomie de la pensée et de l’émergence de l’individu. C’est une brèche effrayante qu’ils ouvrent pour les esprits étroits, nostalgiques du califat. Est-il possible d’exister autrement, différemment, simplement comme des humains d’abord ?

>>> (*) Les signataires : Malika Akhdim, militante féministe et laïque, Radouane El Baroudi, cameraman ; Djemila Benhabib, politologue et écrivaine ; Yeter Celili, militante féministe et laïque ; Bahar Kimyongur, militant des droits humains ; Kaoukab Omani, éducatrice ; Abdel Serghini, réviseur d’entreprises ; Jamila Si M’Hammed, militante féministe et laïque ; Sam Touzani, artiste-citoyen.

>>> Titre et chapô sont de la rédaction. Titre original: "Algérie : l’inquisition est de retour !"