Une opinion de Mathieu de la Croix, attaché politique aux Jeunes CDH et diplômé en Histoire.


Il faut s’opposer à la dénomination de "Commissaire européen à la protection de notre mode de vie européen" car elle apparaît comme fallacieuse et participe à un climat ambiant.


Mardi dernier, alors que ce devait être le premier grand jour de la nouvelle Commission européenne dont le casting était enfin dévoilé, une polémique et un profond malaise n’ont pas tardé à voir le jour. La dénomination du portefeuille de compétences du commissaire grec Margaritis Schinas a en effet suscité beaucoup d’incompréhensions. Ce dernier aura en effet la charge de la "Protection du mode de vie européen", ce qui l’amènera à s’occuper de l’intégration sur le marché de l’emploi des Européens, de la sécurité et - là fut la pomme de discorde - de la migration. Pourquoi donc associer la protection du mode de vie européen et la migration ? Cette dernière serait-elle une menace pour les Européens ?

À notre tour, nous considérons qu’il faut s’opposer à cette dénomination de "Commissaire européen à la protection de notre mode de vie européen". Il faut s’y opposer car cette dénomination apparaît comme fallacieuse, sans oublier que la terminologie a plus d’importance qu’il n’y paraît car elle représente un état d’esprit et qu’elle participe à un climat ambiant.

Pour néanmoins comprendre avec justesse cette problématique, il faut répondre à deux questions : qu’est-ce que le mode de vie ? Et est-il en danger ?

Un mode de vie, c’est quoi ?

Commençons donc par ce qui a le plus été moqué : le mode de vie européen. Personne ne sait définir ce en quoi il consiste réellement. Et il est donc difficile de défendre quelque chose de si diffus. Car cela a déjà été dit : nos modes de vie sont multiples. Mon mode de vie n’est déjà pas le même que celui de ma mère, encore moins celui d’une grand-mère espagnole ou suédoise. Mon mode de vie n’est pas non plus figé. Il n’est pas celui du Belge de 25 ans de 1900, de l’entre-deux-guerres ou même des Trente Glorieuses. Mon mode de vie n’est pas non plus un bloc monolithique composé exclusivement de positif. Il y a dans l’identité européenne des éléments que je ne veux plus revivre, ou que je souhaiterais voir disparaître. Certaines composantes sont semblables, mais aucun mode de vie n’est uni, global et figé.

Certes, il existe un ensemble de droits fondamentaux qu’on estime universels à tous les Européens et qui sont repris dans le TUE (Traité sur l’Union européenne) : respect des droits humains, liberté, démocratie, égalité, solidarité… Est-ce cela que l’on peut inclure dans le "mode de vie européen" ? La réponse est franchement complexe. Une valeur, un droit humain et un mode de vie ne sont pas pareils. Il s’agit en tout cas des valeurs sur lesquelles a voulu se baser l’Union européenne.

Que faut-il protéger et de quoi ?

La dénomination "mode de vie" demeure problématique car elle est trop large, imprécise et indéfinissable. Soit le mode de vie se limite à ses valeurs, soit il correspond à autre chose. Dans le premier cas, l’appellation du portefeuille de Margaritis Schinas est gênant ! Comme mentionné, ces valeurs se retrouvent déjà dans le TUE, à l’article 2. Or Didier Reynders [nouveau commissaire à la Justice] l’a dit lui-même : "C’est moi qui surveillerai l’État de droit." Il devra donc veiller au respect de ces valeurs dans tous les pays européens. En réalité, c’est l’entièreté de la Commission qui a cette charge. Pourquoi donc renommer exclusivement le portefeuille dédié aux migrations ?

Dans le cas où le mode de vie est plus que ces valeurs fondamentales, est-ce vraiment les migrations qui doivent être ciblées ? Sans vouloir minimiser l’impact symbolique et les frayeurs nocturnes que cela suscite chez certains, ce qui a changé notre mode de vie au cours des cent dernières années est la mondialisation, les crises économiques, les guerres et l’évolution technologique. Le commissaire en charge de la protection du mode de vie européen va-t-il interdire Facebook sous prétexte que cela nuit à notre tradition de courriers écrits, longtemps un élément important de notre "mode de vie européen" ? Mais c’est aussi partir du postulat que notre mode de vie est en danger, et non en évolution. Ce qui est une lecture conservatrice de notre temps, qui n’est pas nécessairement partagée par tous.

Quel rôle pour l’État ?

En bref, on ne sait pas ce qu’est le mode de vie et les migrations ne sont pas la bonne cible. Mais demeure également un dernier problème. L’État, a fortiori une institution aussi distante que la Commission, doit-il imposer des valeurs, ou plus encore, un mode de vie, à sa population ? L’État (et donc la population) et la justice définissent un cadre qui garantit des droits et des libertés fondamentales : la liberté de penser, la liberté de parole, la liberté d’association, le droit de ne pas être persécuté, de vivre dignement… Mais jamais l’État démocratique ne définit des valeurs auxquelles la population doit dire "amen". Tout le monde ne veut pas des valeurs familiales dans lesquelles j’ai baigné, et je n’estime pas nécessaire de les imposer aux autres. Et puis, comme disait Léo Ferré : "L’encombrant avec la morale, c’est que c’est toujours la morale des autres."