Je ne m’y ferai jamais. Les images, volées ou non par les caméras de télévision, des visages de pensionnaires de maisons de retraite fugacement aperçus derrière la vitre ou les rideaux de leur chambre produisent une telle charge de tristesse et de de désespoir qu’elles nous renvoient à notre propre angoisse de nous retrouver un jour seul face à notre destin.

Je me sens à la fois aussi impuissant à l’égard de celui ou de celle dont je capte le regard traqué ou, au mieux, terriblement las que terrifié à l’idée qu’un tel sort pourrait m’être un jour réservé.

Vieillir dans la dépendance est une épreuve. J’ai vu mon papa la vivre et l’affronter avec ce courage qu’il a mis toute sa vie durant au service de sa famille, de son prochain et de ses convictions. Mais vieillir et mourir dans la solitude, avec pour seul secours le réconfort qu’un personnel débordé, lui-même exposé aux affres du coronavirus, ne sachant plus où donner de la tête, tente, malgré tout, de vous apporter quelques minutes par jour, tient de l’inhumain et a de quoi révolter, au-delà des familles de ces femmes et de ces hommes qui sont confrontés à un vrai chemin de croix.

Quand papa a dû rejoindre sa séniorerie, c’est parce que la maladie avait gagné trop de terrain, que son autonomie avait disparu, que maman, malgré des efforts surhumains, et nous, ses enfants, ne parvenions plus à lui assurer une vie sûre et protégée dans son appartement.

Son transfert dans une maison de repos fut une déchirure pour nous et maman, qui a passé toutes ses après-midi avec lui, pendant les 30 mois qu’a duré son séjour là-bas, est encore submergée par l’émotion et par un sentiment de culpabilité qu’elle ne mérite pas de ressentir quand elle évoque aujourd’hui ce jour funeste.

Pour mon père, aussi, ce fut un basculement, l’adieu à un monde heureux, où il était libre, maître de ses actions, de ses décisions, de ses rêves et de ses projets.

En dépit des bons soins qu’il reçut et de l’attention bienveillante de la majorité du personnel, mon père connut dès ce jour une sorte de crépuscule, que les progrès de la maladie transformèrent à la fin en une sorte de nuit qui eut raison de lui.

Ce dont il ne fut jamais privé…

Mais ce dont il ne fut jamais privé, c’est de l’affection des siens, de sa tribu, comme il lui arrivait de parler de nous, sa “Lei” adorée, rencontrée au lendemain de la guerre, sa fille, qu’il chérissait par-dessus tout et qui le lui rendait bien, ses deux fils, ses petits-enfants qu’il couvait d’un regard bienveillant et dont il était fier sans le claironner sur tous les toits mais aussi une kyrielle d’amis qui ne l’oublièrent jamais comme sa chère Marie-France, mi-Belge, mi-Bretonne.

Cette affection, il l’a connue jusqu’à son dernier souffle. Même s’il n’avait plus toute la conscience de son environnement, il est mort sa main dans celle de maman et c’est nous qui lui avons donné son dernier repas, voyant passer une dernière fois dans ses yeux cette expression espiègle qui tenait du sourire.

Jusqu’à quelques heures de l’au-revoir, nous avons pu parler des choses qui lui tenaient à coeur, de son village natal, de ses écrivains préférés, de la marche du monde et le mois précédant son départ, il était au côté des garçons de la famille, devant son écran télé, pour suivre un match de football européen. Il m’avait même prié, sur un ton sans réplique, de bien vouloir m’exciter un peu moins et de faire moins de bruit.

Je vous en prie, Messieurs, Mesdames, qui nous gouvernez

Je vous confie tout cela car cette communion qu’il nous a été donné de vivre à l’automne 2012, de nombreux êtres humains, auxquels la vieillesse et la maladie ont déjà enlevé, non pas la dignité (avez-vous déjà mesuré comment et combien nos parents et grands-parents savent se tenir ?), mais beaucoup de leurs forces et de leur goût de vivre, ne la connaissent plus à cause de cette petite saloperie qui nous éloigne des autres et parfois de nous-mêmes.

Je vous en prie, mesdames, messieurs qui nous gouvernez, faites en sorte que nos “vieux” aient droit à une vie, à une fin de vie si tel est leur destin, qui ne soit pas alourdie par la peur de la solitude, qui ne soit pas obérée par le poids du vide, qui ne constitue pas une torture supplémentaire, la plus insupportable de toutes, celle qui les priverait d’une part de leur humanité.

Faites que leurs familles ne connaissent pas cette épreuve innommable de devoir supporter le départ anonyme d’une mère ou d’un père à qui nous survivons mais qui survivent d’autant plus fort en nous que nous avons cultivé jusqu’au bout les liens qui nous unissaient.