Une opinion de Paul Yves Poumay, chercheur (Art World Institute).


Il semble difficile d’imaginer que le choix de l’électeur se résume à adhérer complètement à l’idéologie d’un seul parti ou candidat. Il est bridé par un modèle étriqué. Les algorithmes pourraient-ils changer cela ?


Pourquoi le monde politique souhaite-t-il maintenir un processus démocratique devenu obsolète ? Qui profite réellement des avancées technologiques liées à l’exploitation des données ?

Dans un monde guidé par l’intelligence artificielle et les algorithmes, il semble étonnant de constater l’actuelle inadéquation entre un résultat électoral exprimé par des votes imparfaits et la volonté réelle des citoyens.

Si les partis politiques n’évoluent pas, ils disparaîtront ! On constate, un peu partout, l’apparition de nouveaux partis et le rejet d’anciens bastions. La démocratie avance par tâtonnements.

D’un point de vue théorique, il semble difficile d’imaginer que le choix de l’électeur puisse se résumer à une adhésion complète à l’idéologie d’un seul parti ou d’une seule personne. Sa voix est bridée par un modèle étriqué. Des algorithmes pourraient améliorer la situation et remédier à ce problème complexe en proposant des alternatives constructives au système actuel.

Un schéma clair, fin et provisoire

Pour les politiciens, l’exploitation de leurs données et de leurs réponses à des questionnaires détaillés les inviterait à rejoindre l’un ou l’autre groupe mais permettrait, avant tout, de rendre public leur réel profil politique : un profil qui serait édité sous forme de schéma clair en détaillant les axes considérés comme importants afin d’aider l’électeur à identifier rapidement un éventuel taux de compatibilité entre ses attentes personnelles et la proposition politique d’un candidat. Une comparaison imagée entre les différents candidats deviendrait également possible.

Par ailleurs, cette éventuelle appartenance à un groupe politique, comme tout changement humain et sans pouvoir traiter le candidat de parjure, pourrait changer au cours du temps… en fonction de l’évolution des connaissances et autres aspirations personnelles. Il s’agit de la maturité politique et du décloisonnement de la pensée.

Ni de droite, ni de gauche… le politicien et l’électeur ne seraient plus réduits à des choix moyenâgeux. L’élection deviendrait raffinée et répondrait plus correctement aux attentes des différentes parties.

En quelques dizaines de "clics", l’intelligence artificielle parviendrait à mieux définir qu’un parent proche, la personnalité et les centres d’intérêts d’un individu… Les véhicules autonomes et autres robots démontrent la capacité humaine à paramétrer les facteurs nécessaires à un fonctionnement libre et plus sécurisé. Pourquoi n’en serait-il pas de même avec la politique ?

Congé pour voter

Les partis éditent des programmes électoraux exprimés en milliers de caractères. Par contre, l’électeur doit s’exprimer avec un seul "point", lié à un(e) candidat(e) ou un parti, alors qu’il souhaiterait peut-être panacher son choix.

Pour répondre à un profond besoin de démocratie, le choix politique ne s’effectuerait plus un dimanche matin après avoir patienté deux heures dans une file d’attente mais bien durant une journée de congé "citoyenne". Journée pendant laquelle le citoyen prendrait le temps de la réflexion, il exercerait notamment son devoir d’électeur en complétant un questionnaire détaillé concernant ses attentes précises. En fonction des choix opérés, sa voix serait allouée, probablement de manière fractionnée, aux acteurs représentant potentiellement le mieux ses attentes.

Les thèmes sociétaux seraient abordés dans ces questionnaires : "éducation", "culture", "sécurité sociale", "soins de santé", "emploi", "pension", "recherche", "transports", "communications", et cætera, mais aussi "l’allocation des finances disponibles".

Un programme de type open source, même à l’échelle mondiale, pourrait être à l’origine de la création de ce type de questionnaire : qu’attend réellement le citoyen de la société dans laquelle il évolue, quelles sont ses priorités et comment souhaite-t-il les financer ?

Rencontre de l’offre et de la demande

Chaque personne, citoyen-électeur et citoyen-politicien, disposerait d’un profil (public pour les politiciens). La formalisation de ces nuances, en cartographiant notamment les compatibilités possibles, faciliterait la rencontre de l’offre et la demande de services politiques. L’élection permettrait l’harmonisation légitime des données plutôt que la naissance de combats dépassés. La comparaison entre les attentes des citoyens et les propositions des politiques serait immédiatement arbitrée pour aboutir à la mise en place directe des organes gouvernants. La politique de parti deviendrait une politique de projets.

Les ténors actuels seraient vraisemblablement remplacés par de nouvelles générations de politiciens qui seraient élus, non plus suivant des campagnes de notoriété et d’investissements privés ou après des débats consacrant comme vainqueurs les meilleurs communicateurs, mais bien suivant le respect des attentes idéologiques de chacun.

En toute autonomie

Chaque groupe politique conservant son autonomie en choisissant ses représentants et chaque citoyen disposant toujours de la possibilité de voter sans considérer la proposition résultant des réponses auxdits questionnaires. Toutefois, dans un tel cas, si le citoyen souhaitait s’écarter du choix proposé par l’algorithme, il visualiserait parfaitement les différences entre son profil personnel et celui de la personne choisie. On pourrait aussi imaginer pondérer le vote d’un électeur en fonction de la congruence entre son profil réel et un choix divergent afin de limiter le pouvoir lié à la politique-finance.

L’émergence de personnalités comme MM. Trump ou Berlusconi, pour ne citer qu’eux, serait-elle encore possible avec un tel système ?

Une esquisse à développer

Il s’agit ici d’une esquisse abstraite demandant de lourds développements. Des essais-sondages devraient être opérés dans différents pays et avec différents échantillons de populations avant de pouvoir transposer ce type d’idée. Quoi qu’il en soit, sujet crucial pour l’évolution des sociétés, il pourrait aussi s’agir d’un programme de recherche européen de premier plan en vue de réconcilier les citoyens avec la politique et de permettre la modernisation de nos démocraties.

La création d’un logiciel, une sorte de "scan politique" dans lequel on inverserait les rôles et où ce sont les électeurs qui exploiteraient les données liées aux politiciens et non plus l’inverse, augurerait l’arrivée d’une démocratie plus saine. Cette démarche fait sens dans une société qui vit au rythme des rumeurs et autres fake news

Dans un monde en quête de plus d’équité et de traçabilité, la politique doit s’offrir la chance de muter grâce à l’évolution des connaissances et de l’intelligence artificielle. Une sorte de label politique devrait être créé et imposé partout en Europe. Ce type de fonctionnement pourrait atténuer les nationalismes et autres séparatismes afin de garantir une intégration européenne réussie.