Opinions
Une chronique de Dave Sinardet, professeur de sciences politiques à la Vrije Universiteit Brussel et à l'Université Saint-Louis Bruxelles.



Quelle légitimité ont encore les responsables politiques pour critiquer le manque de sens de l’intérêt général dont font preuve certains groupes dans la société ? Ne renforcent-ils pas eux-mêmes la culture de l’irresponsabilité qu’ils prétendent vouloir combattre ?



Encore un peu et cette chronique était assurée par l’armée. J’ai eu une semaine très chargée, et manifestement on peut maintenant faire appel aux militaires pour à peu près n’importe quoi, comme j’ai pu le voir au journal télévisé.

Mais malheureusement pour moi, ils étaient déjà eux-mêmes très occupés à remplacer les gardiens dans les prisons. Ils se sont même presque retrouvés à trimballer des valises et des sacs mais heureusement pour eux, les bagagistes d’Aviapartner n’ont pas fait grève trop longtemps.

Cet épisode fut néanmoins une mauvaise nouvelle de plus pour l’image de Brussels Airport, qui avait déjà été quasiment paralysé par les mesures de sécurité exigées par la police de l’aéroport et les grèves sauvages des contrôleurs aériens. Entre-temps, les gardiens de prison wallons et bruxellois en sont presque à trois semaines de grève, une nouvelle série d’arrêts de travail a été annoncée dans les chemins de fer et la colère gronde aussi dans d’autres secteurs.

Toutes ces actions suscitent une indignation et une incompréhension compréhensibles. Les réseaux sociaux débordent de réactions irritées face à tant d’insouciance pour l’intérêt public. Ce mécontentement, en dehors des périodes de grève, se porte souvent sur le mauvais fonctionnement de différents services du secteur public. Là encore, pas toujours sans raison.

La culture de l’irresponsabilité

Les politiques se font souvent un plaisir de relayer ces doléances. Surtout lorsque le problème concerne un niveau de pouvoir où leur parti n’est pas dans la majorité à ce moment-là. Où s’il s’agit d’une compétence qui ne tombe pas sous la responsabilité de leur parti. Ou si, malgré l’absence des deux conditions citées, cela leur donne l’occasion de dire du mal de leurs prédécesseurs, de leurs partenaires de coalition, des médias, etc.

Et c’est bien là le problème. De cette façon, les responsables politiques ne renforcent-ils pas eux-mêmes la culture de l’irresponsabilité qu’ils prétendent vouloir combattre ? Quelle légitimité peuvent-ils bien encore avoir pour critiquer le manque de sens de l’intérêt général chez d’autres groupes dans la société quand leur propre comportement est clairement régi par la même logique ? Depuis les attentats du 22 mars notamment, ils n’ont pas donné le meilleur des exemples à la population.

"Ce qui m’a frappé en Belgique, c’est l’incapacité à vivre un deuil collectif après les attentats. La vitesse avec laquelle les querelles politiques ont repris le dessus. […] Ce qui m’a frappé, c’est le manque de retenue et le fait que la Belgique n’a même pas réussi à s’accorder une semaine pour garder le silence et penser à ses victimes, même si le Premier ministre Charles Michel a essayé à sa manière d’incarner une telle attitude."

Ce sont les mots de Paul Scheffer, chroniqueur et professeur d’université néerlandais, la semaine dernière dans le "Knack". Mais ils auraient pu aussi bien être prononcés par n’importe quel observateur étranger qui connaît un peu notre pays. Ou même par un observateur belge. Il ne se trouve vraisemblablement pas le moindre commentateur pour estimer que la réaction du monde politique à ces événements dramatiques a été adéquate.

Silence, passivité et banalisation

Mais le plus grave, c’est que nous ne semblons pratiquement plus nous en étonner. Quand j’ai moi-même dénoncé dans ces pages il y a quinze jours le peu reluisant spectacle offert par les responsables politiques après le 22 mars, personne ne m’en a fait le reproche. Beaucoup m’ont dit qu’ils ne s’étaient pas attendu à autre chose et qu’il n’y avait quand même rien à y faire. Il semblerait que nos attentes de la politique soient tombées encore plus bas que le consternant spectacle de ces dernières semaines. Plus surprenant peut-être, les réactions des politiques eux-mêmes allaient dans le même sens. Car, individuellement, ils sont souvent conscients du problème mais collectivement, ils ne semblent pas pouvoir échapper à la dynamique qui les régit. Et qui ne fait qu’empirer. Les parlementaires les plus engagés sont de plus en plus mal à l’aise et démotivés.

Le fait que les responsables politiques soient retombés dans leurs travers moins de 48 heures après les pires événements que notre pays ait connus depuis la Seconde Guerre mondiale montre l’ampleur du problème. Bien sûr, on pourrait rétorquer : au moins, ils ne sont pas hypocrites. Si dans d’autres pays, le monde politique arrive à dépasser les rivalités partisanes, quelle est la part de sincérité et quelle est la part de communication dans cette attitude ? C’est une bonne question. Mais elle ne nous empêche pas de nous étonner que l’on ne réussisse même pas à sauver les apparences. Qui n’empêche pas l’étonnement face à la réaction résignée de la population devant cet état de fait.

On avait déjà pu observer cette passivité pendant la crise politique qui avait sévi entre 2007 et 2011, culminant par 541 jours sans gouvernement. Cette crise-là était en plus largement le fruit d’une fabrication politique : ce n’était pas la pression populaire qui souhaitait la paralysie du pays, pendant de longues années, en l’absence de solution sur la scission d’un arrondissement électoral. La seule manifestation digne de ce nom pendant cette période - "Shame", au début de 2011 - avait justement pour but d’intimer aux hommes politiques d’arrêter les dégâts en trouvant un compromis et en formant finalement un gouvernement.

Bien que j’aie à maintes reprises dénoncé l’estompement de la conscience politique durant cette période, je l’ai généralement fait avec nuance et empathie pour le jeu politique et pour les différentes positions. Au cours des derniers mois, je me suis souvent demandé comment rendre justice à la complexité à laquelle les responsables politiques sont confrontés sans tomber pour autant dans la justification de la politique politicienne et de la mauvaise gestion.

Ceci parce que je connais beaucoup d’hommes et de femmes politiques animés par un engagement pour lequel ils s’impliquent avec énergie. Parce que l’on colle trop vite le label "failed state" dès que quelque chose ne tourne pas rond dans notre pays. Je peux encore imaginer d’autres nuances… Mais la nuance systématique devient, au bout d’un temps, une forme de complicité. On finirait par être tenté de faire appel à un militaire pour s’occuper de ce sale boulot.