Une opinion de Paul Robert, haut fonctionnaire fédéral (1).


Ce débat autour d’un impossible "mode de vie européen" et de ses valeurs abstraites traduit le mal-être d’une Europe face à sa propre existence. Rejetons cette polémique inutile.


La nouvelle Commission européenne comportera donc un commissaire à la "protection du mode de vie européen", un intitulé qui évoque irrésistiblement la préservation d’une espèce en voie de disparition, ou les galeries d’un musée, comme si la Commission entendait mettre sous vide un ensemble de pratiques sympathiques mais somme toute révolues, qu’il y a lieu de reléguer sous verre, au même titre que le "mode de vie aborigène" ou "l’art de vivre précolombien", objet de curiosité pour les touristes perpétuels que nous sommes devenus, mobiles déracinés, apathiques voyeurs de notre propre histoire.

Les réactions négatives, outragées, scandalisées ne se sont pas fait attendre : "musique d’extrême droite", "discours national-populiste", "repli identitaire", "rhétorique d’Orban", etc.

À première vue, la polémique peut paraître abstruse. Dès lors que l’immigration est de facto extra-européenne, il est logique de supposer qu’elle influe sur le "mode de vie européen", sauf à revendiquer une politique d’assimilation absolue des immigrés, ce que personne ne défend ni ne désire. Il y a donc un lien certain entre le phénomène migratoire, dont toutes les études démographiques indiquent qu’il va aller en s’amplifiant, et la protection du "mode de vie européen", quel qu’il soit. Par conséquent, les trépignements outragés sont singulièrement dépourvus de sens.

Des principes universels

Mais, plus essentiellement, la polémique autour du "mode de vie européen" illustre le malaise profond de l’Europe par rapport à ses propres racines, à sa propre existence.

Tentant de calmer le jeu, Ursula von der Leyen et le commissaire pressenti, Margaritis Schinas, se sont essayés au périlleux exercice de définir ce fameux "mode de vie", en recourant à des formules qui frappent par leur innocuité : dignité de la vie humaine, solidarité, sécurité, tranquillité d’esprit… Faut-il donc en conclure que les civilisations asiatiques ou africaines se caractérisent par leur fébrilité d’esprit, leur manque de solidarité, leur indifférence à la sécurité ?

Comme dans toute polémique digne de ce nom, les "experts" s’en mêlent aussi : le "mode de vie européen", ce serait d’abord "le mode de vie démocratique", les droits de l’homme, la tolérance, la "discrétion de la religion" (Guy Haarscher). Le propre des sociétés européennes, ce serait précisément "de ne pas statuer trop sur les modes de vie" (Edouard Delruelle). Bref, le mode de vie européen se caractériserait, en somme, par son inexistence, au-delà de deux-trois principes abstraits qui seraient à la fois universels et consubstantiels à l’Europe.

Le problème, c’est que ces définitions lénifiantes confondent le contenu et le contenant, la forme et le fond. Elles prennent l’emballage à un moment donné (l’Union européenne, la démocratie libérale, le reflux de la religion en Europe, etc.) et elles l’érigent en définition absolue et intemporelle du continent européen, comme si les Européens avaient de toute éternité été voués à la démocratie libérale, à la Commission européenne, à la laïcité, au progrès, à la mobilité sans attaches, etc.

L’Union a confisqué l’Europe

Le hasard faisant bien les choses, ces définitions font coïncider exactement l’Europe avec tous les dogmes de la postmodernité libérale : dans cette optique, l’Europe ne serait donc rien de plus qu’une zone de libre-échange et de tolérance, sans passé, sans mémoire.

Ces "valeurs" abstraites et pontifiantes, que nous sommes d’ailleurs loin d’avoir en propre (la tranquillité d’esprit !), sont impuissantes à fonder quelque appartenance que ce soit. Elles ne sont que le produit d’un monde moderne qui s’est tellement efforcé d’arracher ses racines que la moindre mention du mot "identité" le plonge dans les pires tourments. Ce débat autour d’un impossible "mode de vie européen" traduit le mal-être d’une Europe qu’on a privée de ses racines. L’identité est devenue "clivante" et "controversée", précisément parce que nous ne savons plus où la trouver.

Peut-être devrions-nous cesser de confondre l’Union européenne et l’Europe. L’Union européenne a confisqué l’Europe, elle l’a réduite à ses institutions, et aux principes abstraits sur lesquels elle se fonde. Elle l’a amalgamée entièrement à ses propres règles ; des règles bien utiles, certes, mais impropres à définir notre appartenance commune à la civilisation européenne. Peut-être devrions-nous cesser d’attendre des bureaucrates hors-sol de la Commission européenne qu’ils définissent ce qu’est l’Europe.

Si, plutôt que dans le ressassement lénifiant de "valeurs" abstraites et peut-être universelles, l’Europe devait être cherchée là où elle s’incarne vraiment ? Dans notre très riche Histoire, dans notre patrimoine fécond, dans les gens qui la peuplent, avec leurs traditions, leur mémoire, leur ancrage ? Et si l’Europe, c’était avant tout les peuples qui la composent, les générations qui nous ont précédés et qui ont bâti notre civilisation ? Et si l’Europe, bien plus que dans d’abstraits traités et professions de foi unanimistes, s’incarnait dans nos monuments, notre gastronomie, notre littérature, notre histoire partagée ?

Le génie de l’Europe

L’Europe n’est pas dans les tours de verre de la Commission et du Parlement, elle est sur les hauteurs de l’Acropole, en haut des tours de Notre-Dame de Paris et du dôme de l’Hagia Sophia de Constantinople. Elle résonne dès les premiers chants de l’Iliade, dans nos contes et légendes. Elle est dans les discours de Cicéron et les vers de Villon, Pouchkine, Keats, tant d’autres ! Elle est dans la magnifique fusion du message chrétien et du legs gréco-romain, qui définit encore largement ce que nous sommes. Elle est tout entière dans son art, dans ses prouesses architecturales, dans le génie de ses poètes et de ses philosophes, de ses compositeurs et de ses peintres. Elle est dans son socle ethnique majoritairement indo-européen. Elle est dans ses paysages, ses âpres montagnes, ses forêts et ses vertes vallées. Elle est aussi dans ses pages sombres, ses divisions, ses querelles, ses massacres fratricides des deux guerres mondiales. Elle est, avant tout, dans ses peuples, chacun avec ses traditions, sa terre, ses cités, ses mille nuances millénaires, et pourtant tous unis dans la conscience d’appartenir à une civilisation qui ne se réduit pas à un hologramme libéral postmoderne. On pourrait écrire des milliers de pages sur le génie de l’Europe, sur sa beauté, sur les mille et une manifestations d’audace, d’intelligence et de foi qui parsèment les siècles de son Histoire, et c’est d’ailleurs exactement ce qu’il faudrait faire, plutôt que de s’enfoncer toujours plus dans une amnésie débilitante, fruit d’une idéologie philistine et abstraite.

Plutôt que de courir après un introuvable "mode de vie" résumé à des poncifs abstraits, sur lesquels nous nous arc-boutons face au croque-mitaine d’une immigration qui nous apparaît tour à tour désirable, inévitable et vaguement inquiétante, peut-être devrions-nous faire l’effort de rejeter les polémiques inutiles ; de regarder autour de nous, et derrière nous, calmement et sereinement : alors peut-être, instinctivement, sans plus avoir besoin de palabrer en pure perte comme des amnésiques modernes, comprendrons-nous ce qu’est l’Europe, et ce que nous sommes.

Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction. Titre original : "L'introuvable mode de vie européen".

(1) L’auteur, bien connu de la rédaction, utilise un nom d’emprunt pour éviter des effets préjudiciables vu sa position professionnelle.