Si son équipe est qualifiée pour la Coupe du monde, la théocratie iranienne est une tyrannie qui n'a pas sa place dans une compétition sportive au coeur de l'Europe démocratique.

A moins de trois semaines de la prochaine Coupe du monde en Allemagne, dans une situation politique internationale dominée par le terrorisme, le fanatisme et l'intégrisme islamistes, nous voudrions poser une question essentielle: est-il admissible que l'équipe nationale d'Iran puisse être accueillie à bras ouverts par l'Allemagne?La théocratie iranienne -qui maintient le peuple, particulièrement les femmes, les étudiants et les syndicalistes, dans une impitoyable camisole de force policière et religieuse, qui propage ouvertement l'obscurantisme islamique et est régulièrement épinglée par les organisations internationales de défense des droits de l'homme- est une tyrannie qui n'a pas sa place dans une compétition sportive au coeur de l'Europe démocratique. La question est alors la suivante: l'Allemagne doit-elle -et peut-elle- accepter que son territoire, même s'il ne s'agit que de terrains de football, soit foulé par l'équipe d'un pays qui combat avec acharnement, y compris par la terreur, la démocratie? Comment ignorer, en effet, qu'en Iran, depuis la sanglante «révolution» de 1979, toutes les institutions et toutes les activités du pays sont fondées sur les principes de la loi coranique transcrite au sein d'un code civil islamique, fer de lance de la dictature des mollahs, ayatollahs et pasdarans («gardiens de la révolution»).

L'équipe de football d'Iran sera ainsi le sinistre emblème d'un pays qui continue de se distinguer par son intolérance et ses crimes, persécute les homosexuels, exécute les récalcitrants et les opposants politiques, y compris les femmes enceintes, les personnes âgées et les collégiens. Dans ce pays, où l'islam tient lieu de culture du pauvre, la torture et les traitements inhumains sont pratiqués à grande échelle: lapidations, pendaisons, amputations, décapitations et fouet administré en public, sans parler de la répression des minorités ethniques et religieuses. L'Iran est, en outre, le pays le plus agressif à l'égard d'Israël, le seul Etat de droit démocratique de la région qu'encerclent des régimes policiers corrompus, des oligarchies pétrolières, des monarchies archaïques et des dictatures religieuses. Lors de récents défilés militaires en Iran on a ainsi pu voir des inscriptions sans équivoque sur des fusées à moyenne portée: «Death to Israel», et dans des manifestations de rue «spontanées» des pancartes où l'on pouvait lire: «Shoah is a big lie». Ces manifestations de masse en faveur du négationnisme -que l'Allemagne a condamné aussi bien dans son code pénal que dans ses manuels scolaires- devraient inciter les responsables européens à sanctionner sportivement l'Iran qui bafoue ouvertement la communauté internationale opposée à son programme nucléaire militaire.

A l'heure où l'Agence internationale de l'énergie atomique et le Conseil de sécurité exigent l'arrêt des activités d'enrichissement d'uranium par l'Iran, il serait paradoxal de légitimer -au nom du football- un Etat qui constitue une menace globale pour la paix en se dotant de l'armement nucléaire.

Le président iranien, Mahmoud Ahmadinejad, ne cesse, en effet, de multiplier les déclarations de guerre en parlant de «rayer Israël de la carte» et en tenant des propos négationnistes considérés en Europe et donc en Allemagne comme des crimes: «Ils ont fabriqué une légende sous le nom de «massacre des juifs» et placent cela plus haut que Dieu lui-même, que la religion elle-même, que les prophètes eux-mêmes.» Ces menaces ne concernent pas seulement la communauté juive iranienne, mais bien l'ensemble des démocraties qui devraient savoir depuis le Mein Kampf hitlérien que les paroles de haine engendrent toujours des actes criminels.Bien qu'elle ait comparé la menace iranienne à celle du national-socialisme des années trente, la Chancelière Angela Merkel a très vite déclaré qu'elle refuserait tout boycott de l'Iran. Les autorités allemandes -et avec elles les organisateurs sportifs- ne peuvent pas cependant se réfugier derrière le prétexte fallacieux du caractère «apolitique» du sport. Chacun sait bien que les grandes compétitions internationales sont aujourd'hui des caisses de résonance idéologiques. Peut-on accepter à cet égard que la Coupe du monde en Allemagne devienne une tribune de propagande pour les mercenaires en crampons de M.Ahmadinejad, zélé propagandiste de la «bombe islamiste» et de l'«éradication finale de l'entité sioniste»? L'Allemagne peut-elle feindre de ne pas comprendre qu'accepter -au nom de la «neutralité sportive»- la venue de l'Iran est de facto une forme de reconnaissance diplomatique d'un Etat terroriste qui inspire et finance tant de milices islamistes? Peut-elle oublier que son propre passé lui confère des responsabilités particulières quand l'un des pays participants menace de rayer Israël de la carte?Aucune compétition sportive ne justifie que soient sacrifiés les principes de la démocratie. Or, la quasi totalité des pays de l'Afrique noire, mais aussi la Tunisie et l'Arabie saoudite, pour ne prendre que ceux-là, sont l'image même de ce que les démocraties ont toujours refusé: l'absolutisme, le tribalisme, le racisme, la corruption, l'arbitraire policier, et pour finir l'obscurantisme religieux. La récente finale de la Coupe d'Afrique des nations a ainsi permis de constater à quel point l'islamisme avait envahi les stades. Lors des tirs au but entre l'Egypte et la Côte-d'Ivoire, entraîneurs, joueurs et nombre de spectateurs se sont plongés dans la lecture du Coran en psalmodiant des versets, sans doute pour permettre à leur équipe de gagner plus facilement! Au-delà du caractère grotesque de ces rituels obsessionnels en ce début de XXIeiècle, le recul de la Raison et des Lumières est devenu abyssal. Recul également d'une culture universaliste au profit d'une pseudo-culture populiste du football. Mais le football n'est-il pas propice à tous les débordements religieux hystériques quand lui-même constitue la religion tribale des temps postmodernes? Les dernières manifestations et exactions organisées par les autocraties arabo-musulmanes et les dictatures islamistes -du Liban au Pakistan, de la Jordanie à l'Indonésie- pour protester contre les caricatures de Mahomet, peuvent, elles aussi, laisser présager le pire. La montée en puissance de l'islamisme dans le monde doit-elle alors trouver dans le football une tribune de propagande imposée à des centaines de millions de téléspectateurs? Le football servira-t-il à promouvoir un Coran revisité par le prosélytisme antidémocratique et antisémite? L'Allemagne acceptera-t-elle que des foules exaltées de supporters se mettent à hurler leur appel au meurtre de l'adversaire «impie» ou «apostat»?La question est donc maintenant de savoir si l'Allemagne peut se permettre, sans se compromettre, d'accueillir des footballeurs transformés en courroies de transmission du fascisme islamique. Dans un contexte européen marqué par l'antisémitisme, les récentes déclarations de Wolfgang Schäuble, ministre de l'Intérieur et des Sports allemand, expliquant que le président iranien pouvait «volontiers venir en Allemagne pour la Coupe du monde» et que les Allemands devraient se montrer de «bons hôtes» ont de quoi inquiéter le Conseil central des Juifs d'Allemagne.

Ces déclarations nous inquiètent tous. Mahmoud Ahmadinejad n'est pas, en effet, un habile supporter de football, mais un négationniste pour qui la Shoah est un «mythe» et Israël un Etat à «faire disparaître».

(*)M. Perelman, professeur d'esthétique (Paris X-Nanterre); R. Redeker, philosophe (membre de la rédaction des Temps modernes); T. Schabert, professeur de sciences politiques (universités d'Erlangen et de Rennes); P.-A. Taguieff, directeur de recherche au CNRS (CEVIPOF).

© La Libre Belgique 2006