Une opinion de plus de 70 signataires et rédacteurs (liste en fin d'article).

La presse principalement néerlandophone mais aussi francophone se fait l’écho d’un évènement et de ses suites : le 4 décembre 2019, dans l’enceinte de l’UGent, les étudiants du Cercle KHVH (Katholiek Vlaams Hoogstudenten Verbond) avaient invité Jeff Hoeyberghs pour une conférence. Le partage massif d’une partie filmée a provoqué un raz-de-marée de réactions, y compris, depuis ce 13 décembre, deux plaintes déposées par l’orateur lui-même, l’une contre le collectif Rosa, l’autre contre des interlocuteurs téléphoniques.

Pour notre part, nous souhaitons focaliser notre démarche de lecture de l’évènement et des émois suscités sur deux axes. Le premier concerne la liberté d’expression et l’analyse du ton utilisé par le conférencier, ton que sa défense considère comme le laissez-passer de son propos. Le second interroge le statut des Cercles d’étudiants, au sein de cette Université, mais aussi plus largement des Universités et Hautes Écoles francophones dont nous sommes plus familiers.


Le contexte

Deux éléments de contexte – un auditoire, une interview – sont essentiels à la compréhension et à la portée de l’évènement : la parole est donnée à une personne, connue entre autres comme chirurgien, qui se présente en partie comme tel non seulement dans le cadre d’un auditoire de l’Université de Gand, mais aussi lors de son interview à une journaliste de VTM après une opération dans l’hôpital où il travaille. La fonction médicale sert donc à la fois socle et outil de probation, d’approbation. En outre, lors de l’interview accordée dans le cadre de la clinique, un autre élément vient se greffer aux deux premiers : celui du patriarcat et de la fonction paternelle "ratée" du père de la journaliste.

Le ton

Comment interpréter le ton qui sous-tend les propos de Jeff Hoeyberghs ? Sa défense est en effet strictement basée sur une tonalité ironique que n’auraient pas la subtilité de reconnaitre ses détracteurs. C’est évident, le sarcasme et l’ironie ne sont pas à la portée de tous les auditeurs. Le ton de harangue ou d’incrimination utilisé par l’orateur se décline en une opération polémique : "repérer et analyser les traces plus ou moins explicites de l’ironie et du sarcasme est essentiel : ces deux tactiques sont des procédés employés à des fins argumentatives", écrit Joanna Jereczek-Lipińska (U Gdansk).

Nous nous trouvons bien ici au cœur d’une prise de parole guerrière, ou tout au moins stratégique. L’ironie se situe dans l’implicite : elle impose d’office aux interlocuteurs une connivence et une adhésion aux propos qu’elle sous-tend. J. H. utilise à plusieurs reprises le mot "élégance". Or, il va de soi que cette connivence forcée par la hauteur du débit, les gestes paraverbaux utilisés par J. H. ne peuvent être décodés par tous ses auditeurs ou interlocuteurs avec l’esprit critique nécessité par le second degré. Interrogé à postériori sur sa prestation, J. H. déclare bien avoir "utilisé l’ironie". Un professeur de l’Université de Gand écrit ceci, ce 12 décembre : "Je n’en sais pas plus que ce qui est sorti dans la presse : qu’il y a des propositions de suspensions mais aucune décision à ce jour. Je crois que, quelle que soit la décision, elle sera contestée devant les tribunaux : rien n’interdit de débiter des âneries devant un public de béotiens dans notre pays", et encore : "La communauté universitaire devrait aussi se pencher sur ses propres échecs", puisque lui est rétorqué qu’un amphithéâtre universitaire n’est pas censé n’accueillir que des béotiens, précisément.

Par ailleurs, nous apprenons en investiguant au sujet du médecin que nombre de plaintes ont déjà été déposées à son encontre. Des démarches sont aussi accomplies par le Recteur de l’Université, M. Rik Van de Walle. Le danger des harangues ou du ton de la confidence menaçante et culpabilisante lors de l’entretien avec la jeune reportrice de VTM ajoute par évidence un poids de taille aux propos discriminants tenus par le chirurgien, invité à prendre une parole qu’il utilise à des fins incitant à une humiliation ; il s’avère que ses propos sont stricte vérité. Et le décorum le soutient aussi. Voilà pourquoi interroger l’Université est primordial, en tout cas quant à la place dudit Cercle .

Le KHVH

Dans la mesure cependant où l’évènement a été organisé par un Cercle d’étudiants, la rencontre n’est pas placée sous la seule houlette des universitaires : il faut savoir que les Comités étudiants possèdent un pouvoir décisionnel non négligeable. À l’UGent, l’un de leurs étudiants fait partie du conseil d’administration de l’Université.

L’Université a bien entendu interpellé les membres du Cercle quant à l’évènement.

Il faut avant tout savoir que le Cercle KVHV fait partie intégrante de l’Université de Gand et des Hautes Écoles de la ville. Fondé en 1887 par Lodewijck de Bock, il a comme mot d’ordre Hou ende Trou : (Main)tiens et sois fidèle. Comme pour d’autres organisations d’extrême droite, la misogynie est son apanage (la plus manifestement misogyne est située en Estonie). Ainsi, Schild en Vrienden a germé dans le vivier d’idées radicales du KVHV, avec un chevauchement symptomatique des membres des deux organisations. Dans le cadre d’évènements le plus souvent festifs, le Cercle accueille des personnalités jugées respectables mais aussi des hommes comme Oswald Van Ooteghem, collaborateur flamand durant la Seconde Guerre mondiale, ayant baigné dans des partis nationalistes flamands (organisation de jeunesse du VNV entre autres) dès sa jeunesse. L’extrême droite mène en tout horizon une politique raciste, sécuritaire et antidémocratique ; le Vlaams Belang, ainsi que ses partenaires à l’international, s’opposent explicitement, on le sait, à l’égalité des chances et, partant, aux droits des femmes.

Dans le cas présent — cette tribune accordée à J. H. –, l’UGent s’est immédiatement distanciée du conférencier et de l’événement. Le Recteur Rik Van de Walle a en effet demandé des éclaircissements aux étudiants dudit cercle. La conséquence en est son écartement momentané. Toutefois KVHV ne compte pas s’excuser d’avoir offert une plateforme à Hoeyberghs. Robin Gouwy, membre de ce cercle, a déclaré à VTM NIEUWS : "De universiteit is een oord van vrij debat" : l’université est un lieu de vrai débat. Qu’il s’agisse de déclarations amicales ou non n’importe pas. Chaque opinion doit pouvoir s’exprimer.

Profondeur historique et temps présents : quelle perspective pour l’UGent et les universités ?

Il n’en reste pas moins que répondre de ses dérives en prétextant l’usage d’une "vraie" liberté et tenter de sortir du champ d’application de la loi et des limites qu’elle fixe à la liberté d'expression en prétextant l’usage de l’ironie nous semblent relever de la malhonnêteté intellectuelle. L’indécence de la misogynie, ancrée aujourd’hui dans une législation qui semble avoir bien du mal à modifier les perceptions ancestrales, rejoint les autres formes de discrimination inhérentes aux mouvements extrémistes.

Peut-on dire enfin que l’Université serait elle-même dépassée par son ouverture ? Elle permet l’accès à l’expression pour tous, donne sa confiance aux présidents de Cercles, et des évènements tels que celui du 4 décembre se produisent. Il faudrait sans doute des gardiens éthiques, au sens des sages. Les traditions des Cercles et Régionales commettent parfois, c’est connu, des gestes indélicats allant jusqu’à contourner ou s’opposer aux lois. En effet, comment peut-on défendre les droits des femmes, prôner l’équité (cf. à cet effet la page d’accueil de l’UGent), lutter contre les violences à l’encontre des femmes, militer et manifester dans les rues, mener des études sociologiques et anthropologiques sur cette question si, au sein même de nos universités, des dérives ont lieu ? N’est-ce pas dans le berceau de la recherche et du savoir qu’il faut bannir les propos dégradants vis-à-vis de chacune et chacun ? Les filles de dixhuit ans, étudiantes aujourd’hui légitimées, ont-elles à subir, même sur le ton du rire, dans le cadre d’une université, l’équivalent de ce qu’elles subissent trop souvent dans la rue ? Toutes proportions gardées, la réaction de R. Gouwy n’est pas moins violente que celles dénoncées récemment par le mouvement #MeToo. Elle légitime l’ignominie des propos.

Sans doute l’Université a-t-elle les mains liées, par le principe même de son fonctionnement. Certes, l’université doit rester le lieu du "vrai débat". Cela signifie-t-il pour autant que, semble-t-il après recherches, quelque chose au-dessus ou au creux de l’université soit au-dessus des lois ? N’existe-t-il pas des solutions légales et morales, des pistes à creuser dans les profondeurs historiques et dans les règlements d’ordre intérieur présents des universités, des nœuds à dénouer afin que tous les jeunes hommes puissent sortir de leurs auditoires et évènements, convaincus sans détour aucun, que les jeunes femmes sont leurs égales dans la vie, dans la société et au travail ?

Signataires

Nadia Echadi Bouchaâla, enseignante, coordinatrice des Maxi-Liens Réseau Être bon pour les enfants Alexandre Garcia, étudiant en art et cinéma Louis Lambrechts, étudiant Utrecht Universiteit Pia Montero Cornejo, citoyenne engagée Odile Remacle, enseignante, initiatrice de projets citoyens, collaboratrice pédagogique UCLouvain Manon Stas de Richelle, chargée de communication à la Maison de la Poésie Martine Demillequand, collaboratrice pédagogique UCLouvain Alaimo Joséphine, enseignante Angrisani Clara, étudiante à l’UCLouvain Bellemans Salomé, étudiante en cinéma à l’IAD Bernis Claire, travailleuse sociale, directrice d’ASBL, citoyenne Bouchaâla Alain, enseignant Butera Teresa, directrice du Centre d’Action Sociale Italien Buxant Raphaële, citoyenne et enseignante Caulier Florence, citoyenne engagée dans le secteur socio-culturel Cheffert Luc, enseignant Crabbé Christine, psychologue Corten Martin, étudiant en droit à l’ULB Croiselet Dominique, maitre-assistante de français dans l'enseignement supérieur pédagogique De Bolster Aurélien, citoyen, étudiant à l’IHECS Degraeve Danny, artiste et féministe Depauw Françoise, citoyenne Dessart Delphine, assistante sociale victimologue Dodémont Maureen étudiante à l’ENSAV Dohet Camille, doctorante UCLouvain Dohet Marie, citoyenne Doulette Jessy, citoyenne Dupont Pauline, courtier en assurances Ernotte César, étudiant à l’ULB Fabra Mestre Sarah, étudiante à l’ULB Georges Legrain, enseignant retraité ISTI-ULB Goodman Cécilia, étudiante à l’IHECS Grailet Marie, chargée de projets Guffens Anne, citoyenne engagée, libraire Hannesse Benjamin, citoyen, acteur culturel Huart Lucie, enseignante et étudiante UCLouvain Herrent Laura, enseignante Honorez Corentin, enseignant Janssens Philippe, enseignant pensionné Jiménez Freeman-Morris Mary, cinéaste Kalenga Christelle, mère et féministe Lekeux Lauren, professeure de français Lienard Bénédicte, cinéaste Martinez Ledezma Deyanira, citoyenne Maskens Fabienne, enseignante Meurant Aude, citoyenne révoltée Meurice Bastiane, chargée de projets pédagogiques Michel Huisman, artiste Moreau Christine, enseignante, citoyenne, artiste Morsomme Stéphanie, enseignante Muninger Claude, enseignant retraité Nicolet Wylma, professeure de langues Noon Chan, consultante en Inbound Marketing Nsengiyumva Jean-Luc, sociopédagogue Peltier Matthieu, philosophe chroniqueur sur La Première Piret Marjorie, professeure de langues Renard Coline, citoyenne Saïdi Dalila, citoyenne militante pour le respect des droits humains Seuret Zoë, étudiante à l'INSAS Swabey Martin Georges, acteur Swiri Aurélie, professeure de français Uygur Deniz, professeur de français, chargée de recherches UCLouvain Taymans Laure-Anne, étudiante Thirion Philippe, professeur de français Valentine Orban, étudiante en droit, ULB Vander Borght Jean-Luc, enseignant Van Gestel Robert Chirurgien Van Gestel Roxane, étudiante UCLouvain Vigneron Marie-Pascale, citoyenne Wansard Guy, enseignant Wibert Muriel, enseignante Wilfart Cyril - musicien Yaiche Mouna, enseignante