JACQUES LIESENBORGHS, enseignant retraité, ancien sénateur Ecolo

Contrat stratégique, mesures prioritaires, échéancier, large concertation... l'enseignement et son avenir reviennent à la une. On ne peut que s'en réjouir. Pour autant que cela donne lieu à un débat public de qualité, autre chose que des querelles d'experts dans un jargon technocratique ou militaire.

Divine surprise: un consensus semble exister sur l'essentiel, ce qu'il faut apprendre aux élèves, ce que tous doivent maîtriser. Les textes du contrat proposé par le gouvernement de la Communauté française parlent de «savoirs de base» ou d'apprentissages de base. Quand on gratte un peu, on comprend qu'il s'agit de la bonne vieille trinité «lire, écrire, compter». Avec une attention très particulière à la lecture et à l'écriture. Qui pourrait ne pas être d'accord? Voilà donc une unanimité bien réjouissante en ces matières où c'est d'ordinaire la polémique qui fait rage.

Oserions-nous quand même émettre quelques bémols? Et s'il s'agissait d'une fausse bonne idée? En effet, on nous dit qu'il faut «revenir, recentrer, réhabiliter» les savoirs de base. Comme s'ils avaient honteusement été négligés! On aurait donc trouvé des coupables, les instituteurs et, dans la foulée, «la» solution. Pourtant tout qui fréquente assidûment les classes primaires ne peut qu'être frappé par l'impressionnant nombre d'heures consacrées à des exercices, devoirs et leçons de calcul et de lecture. Qu'il se présente l'instituteur qui a abandonné l'ambition d'amener ses élèves à maîtriser ces savoirs! Qu'on nous indique la loi ou le décret qui aurait seulement suggéré cet abandon. Pas la moindre trace.

Reste que le problème est bien réel: la maîtrise de ces savoirs n'est pas le fait de tous les élèves à la fin de la scolarité primaire. Et si c'était plus compliqué qu'il n'y paraît? Et si la solution préconisée s'avérait un peu courte et à la source de consensus pour le moins ambigus? Suffirait-il de continuer à faire la même chose, voire plus de la même chose?

Etre plus ambitieux

Plus d'ambition et de précision s'impose. Quoi que certains prétendent, la maîtrise des savoirs de base ne fait pas défaut partout. Bien au contraire: toutes les enquêtes indiquent que notre système scolaire produit un peloton de tête qui n'a rien à envier à personne. Le problème, c'est qu'il produit aussi un peloton de queue, le gruppetto avec le camion balai, dont le retard est tel qu'il frise l'élimination. Ce dernier peloton impressionne par son importance et par sa localisation. Ce n'est pas à Lasne, à Loverval ou à Woluwe-Saint-Pierre qu'on trouve ces jeunes coureurs proches de l'abandon ou de l'élimination. Mais à Saint-Josse, à Seraing, à Colfontaine...

Dès lors, c'est là où le mal est profond que tous les efforts doivent converger. Evitons le saupoudrage et la dispersion! A ce titre le slogan «maximum 20 élèves par classe» fait bonne impression... mais devrait sérieusement inquiéter. Dans certains quartiers, 15 c'est déjà beaucoup si on ambitionne de ne laisser personne sur le bord de la route. On doit bien constater que les mesures de «discrimination positive» (1) prises jusqu'ici sont nettement insuffisantes. Curieusement ce ne sont pas ces mesures qui font l'objet de toutes les attentions. Mais «20 élèves par classe», un slogan rassembleur, sympathique et de bon sens qui distrait du coeur du problème posé.

Etre plus audacieux

Allons plus loin. La trinité «lire, écrire, compter» n'est-elle pas trop restrictive? Ne risque-t-elle pas de confirmer, voire d'amplifier les échecs qu'on prétend vouloir combattre? Pourquoi ne propose-t-on pas la maîtrise de tous les langages indispensables à la vie en société? A commencer par le langage oral! Qui est - et de loin - le mode de communication le plus répandu et source de tant de malentendus, d'incompréhensions, de violence parfois quand le cri ou l'interjection sont devenus les modes d'expression usuels.

Ensuite le langage du corps qui est la force de certains jeunes. Lui aussi, s'il n'est pas canalisé, éduqué, peut entraîner la violence. Tout comme il peut déboucher sur la beauté par la danse, la joie par le mime et le clown, l'exploit par le sport. Le dépassement de soi de toute façon. Il peut même servir de point de départ pour l'expression écrite et la lecture!

Et ce n'est pas tout! Peut-on négliger les langages des techniques et des images qui fascinent déjà les tout-petits et qu'il importe d'apprendre à utiliser et à décoder? Enfin toutes les formes de créativité par l'éducation artistique qui sont trop souvent renvoyées à l'initiative privée, hors de l'école, et donc réservées à un petit nombre.

Tous ces langages risquent de perdre le peu de place qu'ils ont à l'école, si on n'y prend garde!

Programme trop ambitieux, trop audacieux, diront certains. Je ne le pense pas. Mais il suppose qu'on accepte de s'interroger sur certaines «évidences». Par exemple qu'il faudrait d'abord maîtriser la lecture et l'écriture et que, après, on pourrait accéder au beau. Alors que, avec certains enfants, ce sera une musique, une histoire racontée avec émotion, une recette de cuisine... qui constitueront les meilleures portes d'entrée pour la lecture, l'écriture et même le calcul. Je me souviens de ces grands ados en échecs répétés qui, à 16 ans, me réclamaient des dictées et des exercices mécaniques pour distinguer «a» de «à». Encore plus de la même chose... Quel plaisir quand, au bout de longs déconditionnements, certains s'acharnaient à la lecture d'une page de Tahar Ben Jelloun qui «leur parlait» ou quand l'un d'eux m'apportait un texte de chanson qui était du Rimbaud! C'est l'idée qu'il y aurait des savoirs de base qu'il faudrait d'abord entasser et puis, seulement après, un accès possible au bel édifice de la culture, c'est cette idée qu'il faut mettre en débat.

Comme il faudrait débattre sérieusement de ce qui est indispensable aujourd'hui pour vivre en citoyen responsable, donc pour comprendre le monde et être acteur de son destin demain parce que c'est en 2030, 2040 et 2050 que nos élèves auront à le faire! Est-ce vraiment cette perspective qui a présidé à l'élaboration du Contrat stratégique? C'est en tout cas beaucoup plus complexe que ne pourrait le laisser penser le «retour au lire, écrire, compter» qui nous rassure (presque) tous.

(1) Une série de mesures prises depuis le début des années 90 en faveur de certaines écoles sur base de critères inspirés du principe de «donner plus à ceux qui ont moins».

© La Libre Belgique 2005