Jean-Yves HAYEZ, pédopsychiatre, professeur ordinaire à l'université catholique de Louvain

Pour une partie des enfants mendiants ou associés à la mendicité des adultes, il s'agit de pratiques strictement privées, émanant de familles qui ne voient pas d'autres moyens d'assurer leur survie économique. Néanmoins, pour peu que l'inclusion des enfants y soit répétitive, les dégâts psychologiques sur ceux-ci sont déjà significatifs: d'abord, un manque dramatique de stimulations à des âges très sensibles de la vie et donc un sous-développement probable de l'intelligence; puis, à partir de 3,4 ans, les enfants prennent progressivement conscience du statut particulier de leur famille (pseudo soumission des parents à un arbitraire social méfiant et condescendant)leur estime de soi a bien du mal à se construire positivement! Donc, ils ne se risquent guère à déployer toute leur créativité.

L'image qu'ils se font de la société est centrée sur l'inégalité des pouvoirs et de l'accueil. Enfants, ils en déduisent eux aussi la nécessité de se pseudo soumettre, avec des sentiments d'injustice secrets! Adolescents, il leur arrive de se venger et d'agresser la société qui les exclut d'un vrai accueil. Ils le font souvent sur un mode mineur (vandalisme, petits vols), mais c'est encore eux que nous accuserons d'être délinquants, sans vraiment nous remettre en question!

A l'inverse, d'autres de ces enfants relèvent de pratiques de traite et d'exploitation des êtres humains (vendus..., arrachés à leur famille..., maltraités par celle-ci ou par leurs exploiteurs pour rapporter de l'argent par des moyens divers)ici, ils ne sont jamais respectés comme des êtres humains à par entière.

D'autres dégâts psychologiques viennent alors s'ajouter à ceux que nous venons de citer. Ces enfants ressentent vite et cruellement qu'ils n'ont d'importance pour personne. Ni pour le public, pour qui ils ne sont qu'un objet de méfiance ou d'apitoiement, ni pour leurs exploiteurs, pour qui ils ne sont que de la chair à billets, et parfois même pas pour leur famille, qui les a sacrifiés. Il ne peut rien s'en suivre de bon: d'abord désespoir et angoisse diffuse dissimulés vaille que vaille et, plus tard, une capacité à se blinder moralement et à s'identifier aux fonctionnements délinquants dont ils ont été eux-mêmes l'instrument: et le cycle de se perpétuer...