Vous étiez, en tant que “voisine”, à une des manifestations, celle qui a pris place jeudi. Qui sont ces manifestants ?

Ce que j’ai pu percevoir sur le Net et appréhender sur place, c’est qu’en fait, l’on a des profils assez divers. Il y a pas mal de jeunes nés ici, qui ont grandi ici, d’origine congolaise. Il y a également leurs parents, des militants, des activistes politiques, mais on a aussi pas mal de personnes qui n’ont pas nécessairement ce profil-là.

Pourquoi manifestent-ils ?

C’est lié au fait que, par rapport aux élections de 2006, celles d’aujourd’hui sont entachées de fraude et d’irrégularités multiples qui ont été dénoncées par différentes ONG et différents observateurs. Les toutes premières manifestations qui ont pris place lundi visaient le siège du PS et plus particulièrement Marie Arena qui a été là comme observatrice et dont on jugeait l’observation bien trop clémente par rapport à la façon dont s’était déroulé le processus électoral. Voilà ce que les premiers porte-parole de cette manifestation, ou en tout cas de ce mouvement, ont dénoncé. Maintenant, je pense que l’ensemble des manifestants n’est peut-être pas aussi politisé que cela à partir du moment où le mouvement s’est un peu élargi. Jeudi, j’ai pu discuter avec quelques jeunes. Il faut savoir aussi que comme les manifestations n’ont pas été autorisées, il y a eu des tensions, des affrontements entre policiers et manifestants. Certaines personnes ont également rallié la manifestation parce qu’elles ont ressenti son interdiction comme un déni de reconnaissance de leur liberté d’expression. Liberté d’expression d’autant plus revendiquée en regard de son manque voire de son interdiction au Congo, où les gens n’ont pas le droit de manifester. “Comme ici on a la parole, il faut la prendre. En même temps, on nous la dénie puisqu’on ne nous autorise pas à manifester” : voilà ce qui traversait l’esprit des participants.

Et l’idée que Kabila confisque, avec l’aide des grandes puissances internationales, le pouvoir au peuple ?

L’idée générale, comme je viens de le dire, était celle de pouvoir s’exprimer. Maintenant, par rapport aux activistes politiques, c’est en effet ce qui ressort, mais je l’ai davantage perçu dans la presse que sur place.

Certains ont rapporté que des slogans racistes anti-blanc avaient été proférés…

Je n’ai pas entendu de propos que je taxerais de racisme anti-blanc, mais par contre le sentiment de ne pas pouvoir s’exprimer librement, le sentiment que les forces policières déployées pour gérer la manifestation étaient complètement démesurées par rapport aux ambitions de la manifestation et à sa taille et le fait de rattacher cela au rôle historique de la Belgique au Congo, une forme de déni ou d’attentisme par rapport à ce processus électoral mais aussi, et je pense que c’est un élément très important, à un vécu de racisme et de discrimination. Avec, cette idée : on nous empêche de manifester parce que nous sommes congolais et parce que nous sommes noirs.

La situation au Congo pourrait-elle connaître la même issue que ce qui s’est passé en Tunisie ?

J’aurais vraiment du mal à me prononcer sur le devenir d’un mouvement qui démarre là comme ça et qui est absolument imprévisible. Cela demanderait une étude en soi. De voir comment fonctionnent les réseaux à l’heure actuelle entre ici et le Congo, comment les manifestations qui sont organisées dans différentes villes d’Europe peuvent ou non influencer la société civile là-bas. Cela dépend de beaucoup de types de facteurs.



Entretien : M.-A.G.

“L’attitude de la Belgique par rapport au processus électoral congolais ressentie comme une forme de déni ou d’attentisme.”



NICOLE GRÉGOIRE CHERCHEUSE DOCTORANTE AU LABORATOIRE D’ANTHROPOLOGIE DES MONDES CONTEMPORAINS À L’ULB © La Libre Belgique 2011