Une opinion de Geneviève Freres, Géraldine André, Jean-Marie De Ketele, Bernard Delvaux et Dirk Jacobs, respectivement enseignante retraitée, professeure à l’UCLouvain, professeur émérite à l’UCLouvain, chercheur à l’UCLouvain et professeur à l’ULB.

Malgré la crise sanitaire, les conseils de classe seront maintenus à la fin de l’année scolaire. Comme le redoublement est déconseillé, on peut craindre que des réorientations soient trop souvent prescrites. Pourtant, il existe une alternative.

Qui dit fin d’année scolaire dans l’enseignement secondaire, dit conseil de classe de délibération c’est-à-dire réunion de l’ensemble des enseignants d’une même classe, présidée par le chef d’établissement ou son délégué, en la présence des éducateurs et du centre psycho-médico-social.

La fonction du conseil de classe de juin est de certifier la réussite ou non de l’élève, ou de proposer une réorientation vers une autre filière ou type d’enseignement. Les décisions sont prises collégialement par les enseignants sur base des résultats scolaires, du travail de l’année, de la maîtrise des compétences, des études antérieures, des éléments contenus dans le dossier scolaire ou communiqués par le CPMS, des entretiens éventuels avec l’élève et ses parents, des résultats aux épreuves certificatives et de qualification.

De l’extérieur, le fonctionnement du conseil de classe semble limpide mais il n’est pas toujours un long fleuve tranquille. C’est un lieu de négociations parfois âpres et conflictuelles. Et pourtant, si le conseil de classe est régulièrement remis en cause par certains enseignants, il traverse toutes les réformes sans que sa suppression ou l’amélioration du fonctionnement ne soit envisagée.

Le message n’est pas clair

En Fédération Wallonie-Bruxelles, les règles, les arguments et les critères de décisions diffèrent d’une classe à l’autre, y compris au sein d’un même niveau, ce qui génère des inégalités entre les élèves. Dans ce contexte, les épreuves externes (CEB, CE1D, CESS) sont des garde-fous qui visent à plus d’homogénéité dans les décisions prises.

Mais en 2020, la pandémie vient bouleverser la fin de l’année scolaire : plus de cours, pas d’examens, pas d’épreuves externes. Les élèves ont reçu du travail avec interdiction de donner de la nouvelle matière et en privilégiant l’évaluation formative, sans notes. Que de changements ! Par contre, les conseils de classe sont maintenus.

L’inquiétude est perceptible chez les jeunes et les parents. Les autorités tentent de rassurer les familles mais n’envoient pas un message clair : passage de classe… mais pas pour tous, redoublement à éviter… si possible, invitation à la bienveillance partiellement justifiée par la menace de recours parentaux. Cependant, s’il décide de ne pas recourir au redoublement, le conseil de classe doit encore trancher entre la réussite ou la réorientation. Sur quelles bases, les décisions seront-elles prises ?

Réussite ou réorientation

Quelle que soit la décision prise en conseil de classe, la circulaire 7550 recommande qu’un dialogue s’instaure entre les enseignants, l’élève et ses parents et particulièrement si la décision “débouche sur l’orientation de l’élève à l’issue de la deuxième secondaire”. C’est en effet au terme de la 2e que se joue la première orientation mais elle se poursuit ensuite tout au long et à la fin du 2e degré, à travers la réorientation (attestation B). Ainsi, quatre ans après leur sortie de 1ère A, 36 % des élèves sont en qualification, 3 % en CEFA tandis que 6 % ont quitté l’enseignement.

Une décision importante

Orienter ou réorienter est un processus complexe et les enjeux pour les élèves sont majeurs. Il est essentiel que les choix des enseignants reposent sur un ensemble d’informations pertinentes, valides et fiables, d’où l’importance du travail en amont du conseil de classe. En plus des résultats obtenus, d’autres facteurs interviennent dans la décision, tels que le comportement de l’élève, le rapport à la langue et à la culture scolaire qui est souvent le reflet de l’origine sociale, mais aussi des éléments relatifs à la culture de l’établissement scolaire. Le projet personnel de l’élève est un autre indicateur, mais la rareté des contacts avec le ou la titulaire de classe ou le CPMS n’ont pas permis à des élèves d’approfondir leur projet. Dès lors, comment avoir la certitude que le projet personnel présenté en conseil de classe correspond à celui de l’élève ?

Comme le redoublement est déconseillé, on peut donc craindre que des réorientations soient trop souvent prescrites et touchent certains élèves plus que d’autres puisque les études montrent que l’orientation est liée à de nombreux biais tels que l’appartenance sociale, le genre, le groupe ethnique.

Une solution existe

Si des témoignages d’enseignants et de directions montrent que la tendance est à la bienveillance et au focus sur le soutien aux élèves en difficultés, il importe dès maintenant de réfléchir à des alternatives à l’orientation ou la réorientation quand l’élève ne le souhaite pas. Une telle alternative doit tenir compte du fait que, du côté des enseignants, les faiblesses et les lacunes sont l’obstacle majeur à la poursuite des études dans la même filière et/ou option. Une piste pour éviter d’imposer une orientation non souhaitée serait alors de permettre à l’élève en position d’échec de poursuivre le cursus dans la filière, moyennant la mise en place de stratégies constructives d’aide et de soutien pour qu’il puisse développer ses potentialités, la confiance en soi, l’estime de soi…

Cette nouvelle approche comporterait trois volets. Dès maintenant, les enseignants collecteraient un maximum d’informations sur la maîtrise ou non des savoirs et des compétences et – pourquoi pas ? – sur ce que les élèves auront appris lors du confinement, y compris hors du plan strictement scolaire. Lors des conseils de classe de juin, les enseignants échangeraient leurs informations et vérifieraient si des difficultés observées sont propres à une ou plusieurs disciplines. Ces informations recueillies seraient ensuite communiquées aux enseignants de la même discipline de la classe suivante lors d’un conseil de classe de rentrée. Parallèlement, les enseignants procéderaient à l’évaluation des pré-acquis (ce que l’élève sait et sait faire) et des prérequis (ce qu’il est indispensable de savoir, de savoir-faire avant de commencer les apprentissages).

Dans une telle démarche, le but n’est pas de juger l’élève ni de le catégoriser, ou encore moins de prédire sa réussite ou son échec futur mais d’identifier ses forces et ses faiblesses afin d’orienter les apprentissages ou de privilégier, dans un premier temps, un accompagnement individualisé. L’échec de l’élève n’est plus un couperet mais une base de travail pour la poursuite avec fruit de son parcours scolaire.

Cette perspective implique que les enseignants adoptent des attitudes différentes et une perception autre de l’échec, dans un souci de diminuer des orientations inappropriées ou des réorientations précoces.

Le conseil de classe 2020 est à la croisée des chemins et des opportunités nouvelles voient le jour. C’est le moment d’oser changer de croyances et de regard.

Chapô et intertitres sont de la rédaction.