Une opinion d'André Dumoulin, chargé de cours à l'ULiège et Senior fellow à l'Institut royal supérieur de Défense (IRSD).

Peut-on dire, comme il y a dix ans, que l’Otan se cherche encore ? Ou qu’elle est en état de "mort cérébrale", selon les mots de Macron ? Tout s’est complexifié pour l’Otan, mais la réponse mérite des nuances.

Le président Macron vient de décréter l’état de "mort cérébrale" de l’Otan, sur fond de crise russo-américano-turque. Fameux pavé dans la mare.

Au-delà, peut-on dire, comme il y a dix ans, que l’Otan se cherche encore, elle qui a déjà vécu des ajustements stratégiques importants suite à la fin de la guerre froide, puis à l’événement rupture que fut le terrorisme du 11 septembre 2001, et le retour de la France dans le commandement intégré ? Dans tous les cas, elle est restée ce que les États membres ont toujours souhaité qu’elle soit en premier : une alliance de défense et de solidarité collective en cas d’agression.

Mais l’assurance vie n’empêche pas cette organisation bureaucratique et comitologique d’édifier (avec l’aide de certaines capitales) de nouveaux concepts permettant d’introduire du doctrinal d’engagement ; de la lecture révisée des risques et menaces face aux conflits asymétriques, aux guerres hybrides et aux enjeux du cyber ; des argumentaires dans le champ capacitaire des missions dans le hors zone très élargi. Et l’Otan reste un outil de normalisation (stanags, certification), doctrinal et procédural (1), un réservoir de forces, un facilitateur de coalitions, une alliance de réassurance, un cadre d’élargissement.

Mais tout s’est aussi complexifié. L’Otan flirte avec les compétences civiles et civilo-militaires de l’Union européenne ainsi qu’avec sa politique de sécurité et défense et sa stratégie globale. Elle n’a pas "avalé" l’Ukraine et la Géorgie au risque d’un "pont trop loin" face à une Russie quelque peu "remontée" devant l’avancée vers l’est des "Occidentaux", mais elle a déjà engagé de la coopération politico-militaire en réponse à la guerre du Donbass et de l’annexion de la Crimée. Elle n’a pas encore pu dépasser en automatique les divergences politiques et culturelles entre États membres autour de l’usage de la force, et s’interroge grandement aujourd’hui sur la politique de l’administration Trump qui déstabilise les Européens à propos de l’avenir de l’organisation transatlantique qui a fêté en avril dernier ses 70 ans.

Les "jeux comparatifs"

Si les Européens ont toujours "voulu de l’Otan" pour maintenir les liens avec les Américains (couplage dissuasif), les maîtres-mots finaux restent les questions du "partage des coûts et du fardeau" et du "partage des risques". En d’autres termes, "la doctrine de responsabilité" des Européens déjà souhaitée par Obama et relancé par Trump. Malgré les déclarations renouvelées et les 74 domaines de coopération impliquant la complémentarité (2) entre l’Otan et l’UE, les tensions sont palpables et les "jeux comparatifs" entre États producteurs et États consommateurs de sécurité restent bel et bien présents. Raphaël Cottain a même imaginé ce que pourraient être d’éventuelles sanctions à l’égard des "resquilleurs" : restrictions dans les postes au sein de l’Otan, expulsion de l’Alliance, exclusion du processus de décision…

Quel avenir pour l’Otan ?

L’Otan navigue-t-elle en dépendance des événements et par réactivité ? Joue-t-elle dans le préventif et la pro-activité ? On perçoit combien les réponses ne peuvent être qu’attachées à des scénarios et situations à chaque fois spécifiques. Peut-on estimer que les tensions avec la Russie dans cette "paix froide" - à ne pas confondre avec la guerre froide d’avant 1989 - ont créé une dynamique de nouvelle définition d’un "ennemi" (au pire) ou d’un défi russe (aux mieux) ? Comment analyser la politique américaine sur l’avenir du nucléaire en Europe et la dimension antimissile ? Comment apprécier le discours politique critique vis-à-vis des Européens et l’idée d’un possible "retrait américain" et, parallèlement, la politique de réassurance concrète engagée par les Américains impliquant manœuvres militaires à l’Est, protections des lignes de communications transatlantiques, gesticulation nucléaire, soutien à la logistique et à la mobilité militaire, le réveil des grands dépôts avancés de l’US Army dans certains pays membres européens dont la Belgique et la nouvelle culture de la réactivité opérationnelle ? Peut-on y voir une contradiction ? Ou n’est-elle qu’apparence, sachant que la politique américaine (géoéconomie) (3) voit l’Europe aussi comme un marché d’équipements de défense à conquérir et à surveiller ?

Qui peut affirmer que la solidarité transatlantique a totalement disparu, quand bien même on peut constater la part "réduite" du budget de la défense US destinée à la défense de l’Europe (soit 30,7 milliards de dollars alloués sur les 602 milliards de dollars du budget US) tandis que les Européens réunis dépensent aujourd’hui davantage que les Russes et autant que la Chine, mais avec bien des duplications et gaspillages. Mais nous n’en sommes pas encore à un pilier européen fort dans une Otan en grande partie "désaméricanisée" ! Ou à un commandement intégré allié en Europe aux mains des Européens !

De toute évidence, malgré l’America first à destination intérieure, la fatigue des Alliances et les réclamations plus affirmées sur le partage des coûts, les intérêts commerciaux et économiques américains en Europe sont tels que l’on voit mal l’effacement américain au sein de l’Alliance, formidable outil d’influence. D’ailleurs, malgré les incertitudes "trumpistes", la Chambre des Représentants (Démocrates) a approuvé (357 oui et 2 non) une loi réaffirmant que la politique des États-Unis doit être de rester membre de l’Otan, tout en interdisant l’utilisation de fonds pour quitter l’Alliance. Fameux verrou.

(1) : La production doctrinale US (Tradoc, Net Assesment, Rand Corp) influence directement la capacité de réflexion de l’Otan et la langue dominante anglo-saxonne (Hélène Clément-Pitio).

(2) : Actuellement, la grande majorité des 29 membres de l’Otan sont aussi membres de l’Union européenne (NB : Albanie et Croatie en 2009 et Monténégro (2017) sont devenus membres de l’Alliance atlantique) mais 6 sont sans "double casquette" : États-Unis, Canada, Islande, Turquie, Norvège, Albanie. La Macédoine deviendra le 30e membre de l’Otan en décembre 2019. N.-B. : actuellement 22 des 28 États membres de l’Union sont membres de l’Otan (sauf l’Autriche, Chypre, la Finlande, l’Irlande, Malte et la Suède).

(3) : "L’Union européenne empêche nos agriculteurs et nos entreprises de faire des affaires en Europe (déficit commercial de 151 milliards de dollars américains) et ils veulent ensuite que nous les défendions avec joie par l’intermédiaire de l’Otan et que nous en payions gentiment. Ça ne marche pas !" (Trump, Bruxelles, 10 juillet 2018).

Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction. Titre original : "L’Otan a 70 ans en 2019 : vers une mort cérébrale ?"