En juin 2005 les chefs de gouvernement de l'Union Européenne ont décidé d'inaugurer une période de réflexion sur l'avenir de l'Europe. Celle-ci est devenue, en fait, une période de silence et d'inertie. Notre Premier ministre est un des rares à avoir, au mois de décembre, rompu ce lourd silence par un manifeste dans lequel il refuse d'abandonner l'entreprise européenne et plaide pour les Etats-unis d'Europe. Le dernier Conseil européen, en définissant les perspectives financières, a évité le pire. Il n'a pas même essayé de dégager une dynamique commune pour l'avenir. L'Europe reste en panne.

Les causes du marasme dans lequel se trouve l'opinion sont bien établies. Population vieillissante, dirigeants faibles ou affaiblis, économie languissante, crainte de l'élargissement, menace terroriste, angoisse devant la globalisation et ses conséquences: délocalisations, immigration sauvage. Tous ces éléments se combinent pour aboutir à une forme de dépression collective, à laquelle les référendums français et néerlandais ont servi de déclencheur. Ce n'est pas un climat propice aux vastes projets et aux grandes décisions. Sans doute vaut-il dès lors mieux ne pas relancer tout de suite le débat constitutionnel, malgré son importance, mais s'attacher d'abord à des projets plus modestes mais concrets.

Où les trouver? Evidemment dans les sujets qui intéressent le citoyen européen et qu'on retrouve à tout moment dans les sondages. Un effort bien coordonné dans la lutte contre le terrorisme, la criminalité transfrontalière et l'immigration illégale: c'est la sécurité intérieure. Un effort du même genre pour maximiser le poids de l'Europe dans le monde, en faire un acteur international capable d'influencer, de canaliser, la marche inéluctable de la globalisation: c'est la sécurité extérieure. Enfin une stratégie européenne pour la croissance et l'emploi que manifestement le programme adopté à Lisbonne en 2000 ne parvient pas à fournir: c'est la gouvernance économique.

Sur tous ces sujets le traité constitutionnel, aujourd'hui en panne, apportait des progrès, insuffisants peut-être, mais réels. Il ne s'agit pas d'en appliquer certains morceaux: ce serait sûrement difficile et peut-être dangereux, car tout se tient dans un texte de ce genre et l'on risque de détruire son équilibre et sa cohérence. Mais on peut identifier des propositions concrètes qui répondent aux besoins et vont dans la ligne du traité. Or il se confirme que certains Etats ne veulent plus voir l'Europe avancer, qu'ils préféreraient même la voir reculer, il faudra donc bien, comme le suggère le Premier ministre aller en avant à quelques-uns. Rien n'est pire que l'inertie et la stagnation, si on veut que l'entreprise européenne regagne la confiance des citoyens.

S'agissant de la sécurité intérieure, un premier pas a été fait en toute discrétion. A Prüm, en Allemagne, sept Etats, dont la Belgique, ont signé en mai dernier un traité qui vise à approfondir leur coopération dans la lutte contre le terrorisme et la criminalité internationale: échange automatisé d'information, patrouilles de police communes etc. Comme les accords initiaux de Schengen, ce traité se situe en dehors du cadre juridique de l'Union, mais aspire à s'y intégrer un jour. C'est la bonne voie, meilleure en tout cas que le directoire de six grands Etats, préconisé, dans ce secteur, par Nicolas Sarkozy. Il faudrait ratifier ce traité, le mettre en vigueur et le donner en exemple à suivre.

En ce qui concerne les relations extérieures, on a beaucoup parlé des divisions lamentables des Européens sur l'Irak. On parle moins de la douzaine d'opérations conduites par eux, depuis trois ans, dans des régions comme l'Afrique Centrale, la Macédoine, la Bosnie, le Kosovo, ou encore, dernièrement, l'Indonésie et la frontière entre la bande de Gaza et l'Egypte. Ces opérations, qui impliquent des forces militaires ou de police fournies par les Etats membres, commencent à faire apparaître l'Union comme acteur international, ce qui est bien l'objectif. Cette évolution récente pourrait être renforcée. D'abord en accroissant les moyens financiers disponibles dans cette partie du budget de l'Union, ce que les perspectives financières approuvées en décembre font en effet, mais encore timidement. Ensuite en reconnaissant formellement la personnalité juridique internationale de l'Union qui est aujourd'hui implicite. Enfin en mettant en place un système efficace pour la gestion des crises, y compris l'amorce d'un service extérieur commun, instrument de l'action internationale de l'Union.

Pour ce qui est de la gouvernance économique, les regards se tournent assez naturellement vers la zone euro. Il est vrai que l'union monétaire crée des problèmes spécifiques, mais aussi des solidarités particulières, l'habitude de réfléchir et de travailler ensemble. Il est vrai aussi que les pays de la zone euro ont un niveau de développement économique comparable, beaucoup plus homogène que celui de l'Europe élargie. Juridiquement et politiquement la matière est délicate. Il faut procéder dans le respect du traité et des intérêts de tous les Etats membres. Mais rien n'interdit de réfléchir à un paquet de mesures qui répondrait aux problèmes spécifiques de la zone euro, notamment le manque de dynamisme de l'économie. Ces mesures pourraient concerner la gestion macroéconomique, certains éléments de la politique fiscale, sociale, de l'énergie et de l'environnement. Ensemble elles constitueraient le pendant économique de l'Union monétaire, dont Jacques Delors n'a jamais cessé de dire qu'il était indispensable au bon fonctionnement de l'ensemble.

Et le traité constitutionnel dans tout cela? Eh bien, il ne faut ni l'oublier ni l'enterrer. Il contient un ensemble assez cohérent de dispositions approuvées, à un moment donné, par des représentants de toutes les forces politiques de l'Europe élargie. Il est le résultat d'une série de compromis entre la gauche et la droite, les grands et les petits, les ambitieux et les frileux, les anciens et les nouveaux, les riches et les moins riches. Dans un contexte économique et psychologique différent, une nouvelle génération politique saura, dans quelques années, en tirer profit et en faire usage.

© La Libre Belgique 2006