Opinions

FRANCIS BRIQUEMONT

Lieutenant-Général e.r.

A la lecture du projet de constitution élaboré par la Convention européenne et au vu des tensions qui ont divisé les Etats de l'Union européenne (UE) au cours de la crise irakienne, il faut faire preuve de beaucoup d'optimisme pour croire qu'une UE politique et autonome puisse naître sur les bases de l'UE élargie.

Au cours de ces dernières années, l'UE s'est retrouvée face à deux problèmes majeurs: celui de son approfondissement-élargissement et celui de ses relations avec les Etats-Unis. Elle n'en a résolu aucun et les premiers mois de 2003 ont illustré ces échecs.

Personne ne sait ce qui restera des travaux de la Convention mais, même si le projet de constitution est adopté tel quel, l'impression qui se dégage du texte est que, dans les domaines essentiels qui formeraient le socle d'une UE politique, c'est-à-dire les politiques étrangère et de défense, les politiques sociale et fiscale, les Etats de l'UE en sont restés au niveau de la défense de «leur» souveraineté et de «leurs» intérêts nationaux.

Depuis un demi-siècle, les responsables européens n'ont pu définir l'objectif final de la construction européenne. Incapables de le faire à six, douze ou quinze, comment pourraient-ils le faire à vingt-cinq ou plus? Mais pourquoi une UE politique ne peut-elle naître de l'UE élargie? Une relance du mouvement est-elle concevable? Par qui? Comment?

L'UE politique ne peut naître de l'UE élargie; en effet:

- la plupart des responsables politiques européens sont inhibés par le tabou de l'Etat-nation. Pour eux, l'Etat-nation semble être le stade ultime et indépassable de la construction politique. Ils sont véritablement obnubilés par la «grandeur» du passé de leurs Etats. Tous ces passés prestigieux n'ont pourtant abouti en Europe qu'à une guerre de trente ans (1914-1945) qui s'est transformée en un terrible affaiblissement de tous les Etats européens;

- la notion de neutralité est complètement dépassée. Il est étrange que les pays fondateurs du Marché commun aient accepté que certains Etats y adhérant puissent exiger de voir leur neutralité reconnue. Une UE politique exclut même le concept de neutralité car une UE politique ne peut être neutre face aux problèmes que pose l'équilibre du monde.

Compte tenu de ces faits, il semble impossible de définir une politique étrangère commune et, a fortiori, une politique de défense. Cette impossibilité est liée non seulement à l'hétérogénéité de l'UE que nous venons de souligner mais aussi à l'ambiguïté des relations des Etats de l'UE avec les Etats-Unis. La fin de la guerre froide en 1989 et la disparition de l'ennemi commun à l'Europe de l'Ouest et aux Etats-Unis n'ont fait qu'accentuer le caractère hétérogène de l'UE.

Cette hétérogénéité de l'UE se caractérise en ce début du XXIe siècle par:

- l'existence de deux Etats (France et Royaume-Uni) qui disposent d'un siège au Conseil de sécurité, qui sont deux puissances nucléaires et qui sont les seuls, avec la Grèce il est vrai, à faire un effort significatif dans le domaine de la défense. Il est donc difficile pour ces deux Etats de se fondre dans un moule commun;

- la situation particulière de l'Allemagne, l'Etat le plus peuplé et la principale puissance économique de l'UE. La fin de la guerre froide et la réunification allemande, sans parler de l'arrivée au pouvoir d'une génération d'hommes politiques qui n'ont pas vécu la Seconde Guerre mondiale, ont libéré la politique étrangère allemande des contraintes consécutives à la défaite de 1945. L'attitude de l'Allemagne lors de la crise irakienne a davantage surpris les observateurs que celle de la France;

- la plupart des pays «moyens» et «petits» ont peur de perdre leur «influence». Leur volonté souvent exprimée de conserver «leur» commissaire au sein de la commission ou de maintenir une présidence tournante tous les six mois alors que tout le monde s'accorde à dire qu'une telle «organisation» entraînerait la paralysie du système, illustre les difficultés de tous à transcender le concept de souveraineté nationale;

- enfin, aujourd'hui, les traités ou accords prévoient beaucoup trop d'exceptions pour trop d'Etats.

Tout cela se greffe sur l'ambiguïté des relations entre les Etats de l'UE et les Etats-Unis. A l'issue de la guerre froide, les Etats de l'UE n'ont pu définir une nouvelle relation avec les Etats-Unis au sein de l'Otan.

Alors que l'UE n'est menacée militairement par personne - la lutte contre le terrorisme, qui dépend d'ailleurs très peu de la puissance militaire, et la lutte contre les armes de destruction massive (ADM) sont plutôt des prétextes invoqués par les Etats-Unis pour justifier leur stratégie impériale -, il est paradoxal de voir les représentants des 500 millions de citoyens de la future UE prétendre ou croire que notre défense et notre sécurité dépendent encore des Etats-Unis et que sans eux, vieille litanie, on ne peut rien faire.

En rappelant les nombreux conflits stratégiques qui ont caractérisé les relations entre les Alliés au cours de la Seconde Guerre mondiale, il serait grand temps qu'en Europe, on ne confonde plus la gentillesse, le courage, l'abnégation même de tous les «soldats Ryan» qui nous ont libérés en 1944, avec la stratégie des responsables américains actuels.

Les Etats-Unis ne veulent pas d'une UE politique, puissance autonome. En fait, la plupart des responsables européens n'en veulent pas non plus. Et pourtant, que de discours sur la nécessité d'établir un véritable «partnership» entre l'UE et les Etats-Unis au sein de l'Otan. Au sein de l'Otan, cela me semble pourtant impossible compte tenu de l'attitude des Américains eux-mêmes. On peut même se demander si l'organisation militaire au sein de l'Otan n'est pas devenue le principal obstacle à l'instauration de ce partnership politique entre l'UE et les Etats-Unis.

Cette idée fait son chemin aux Etats-Unis et tous ceux qui «tremblent» à la seule pensée de déplaire un tant soit peu à l'Oncle Sam devraient lire le document rédigé par l'ambassadeur américain E. Wayne Merry, membre de l'American Foreign Policy Council et intitulé, tout un programme: «Delenda est NATO» (Il faut détruire l'Otan). Ce texte ôtera beaucoup d'illusions aux Européens qui, comme Tony Blair, croient pouvoir influencer la démarche stratégique des Etats-Unis.

La conclusion est simple: le cadre de l'UE ne pourra être celui d'une UE véritablement politique. Le seul déclic qui, peut-être, pourrait relancer la construction de celle-ci serait une nouvelle initiative franco-allemande, comparable par son ampleur à celle qui fut à la base de la création de la CECA puis du Marché commun. Formant un bloc continental de 140 millions d'habitants et fusionnant, au moins partiellement, leur politique étrangère et leur outil de défense, la France et l'Allemagne - la vieille Europe - pourraient créer le «socle de puissance» dont l'UE aurait besoin pour faire entendre sa voix dans le monde. Le Royaume-Uni, comme pour le Marché commun, comme pour l'euro, ne jouerait dans un tel scénario qu'au moment où son intérêt le lui dicterait... le temps pour lui de faire le choix entre l'Europe et le grand large!

Un tel scénario est-il possible? Très honnêtement, j'en doute et je vois plutôt l'UE élargie se perdre de plus en plus dans des discussions byzantines à propos de tout et de rien à la plus grande satisfaction des Etats-Unis. Le poids du passé est sans doute trop lourd et il est sans doute plus facile de répéter «c'est impossible» que d'imaginer un autre possible.

© La Libre Belgique 2003