Opinions
Une opinion de Fahad Al-Sadoon, étudiant en droit, en BAC 3 à l'Université Saint-Louis à Bruxelles, membre de MUN Society Belgium (1).


Par sa compréhension fine de certaines réactions sociales, l’œuvre de Proust atteint une universalité qui la rend apte à donner des réponses à une multitude de crises et situations d’urgence.


À l’ombre de Facebook et des jeunes filles qui instagrament les fleurs, le XXIe siècle s’est installé avec tranquillité, avec sa jeunesse bigorexique, sa société mercantile mais aussi, et surtout, avec son populisme. D’abord, l’élection de Donald J. Trump en novembre 2016. Ensuite, les stupeurs se sont succédées à un rythme effrayant, de l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir en Italie, à la victoire de Jair Bolsonaro au Brésil. En attendant la victoire potentielle du RN de Marine Le Pen et du Fidesz de Victor Orban aux prochaines élections européennes.

Partir de l’œuvre proustienne

Le constat est clair : nous vivons dans une ère populiste. Voire une ère de soft fascisme pour exagérer. Dans ces temps troubles, les réflexes peuvent être multiples : certains manifestent dans la rue, d’autres poussent des coups de gueule sur Facebook. Ma démarche a été différente : je me suis replongé dans la lecture du chef-d’œuvre de Marcel Proust, À la recherche du temps perdu. Cela peut paraître étrange de partir de l’œuvre proustienne pour tenter d’expliquer une quelconque tendance ou idée politique. Proust est "trop sinueux, trop immobile, trop mondain. C’est le temps suspendu". Voilà comment l’auteur de La recherche (comme le disent les initiés) est d’ailleurs décrit par Laurent Wauquiez, le président du parti Les Républicains en France.

Pourtant, en dépassant ces stéréotypes, nous faisons la découverte d’une œuvre extraordinairement limpide et prémonitoire. Il y a chez Proust quelque chose de beaucoup plus profond que des simples pensées bornées à une époque. Par ses descriptions chirurgicales des comportements humains, et par sa compréhension fine de certaines réactions sociales, l’œuvre de Proust atteint une certaine universalité qui la rend apte à donner des réponses à une multitude de crises et situations d’urgence. Et quelle autre urgence que celle de comprendre le monde dans lequel nous évoluons aujourd’hui ? Ainsi, L a recherche devient plus que jamais une œuvre vivante, dont on peut tirer les trois enseignements suivants.

Les trois leçons

La première, est qu’il ne faut jamais croire qu’un pouvoir est assez fort pour ne pas disparaître. Peu importe l’ancienneté des institutions et la prétendue légitimité d’un gouvernement, les fondations de l’ordre restent extrêmement fragiles. Leur chute peut être vertigineuse. Le prestige et la pérennité d’une institution ne sont que des chimères que le pouvoir entretient, parfois, pour empêcher la nature humaine de reprendre ses droits. Ses droits pour faire tout et n’importe quoi, comme le dit Proust : "Les diplomates savent que, dans la balance qui assure cet équilibre […] qu’on appelle la paix, les beaux discours, pèsent fort peu ; et que le poids lourd, le déterminant, consiste en autre chose, en la possibilité que l’adversaire a […] ou n’a pas, de contenter par moyen d’échange, un désir."

Ce désir, aujourd’hui, c’est notamment celui de tout casser. Mais tout casser ne veut pas forcément dire faire la révolution ou la guerre. Car avec l’universalisation du droit de vote, le peuple a compris que l’on peut punir les gouvernants en changeant le mode de gouvernance. Nous sommes dans la culture du châtiment des urnes qui, malgré ses apparences démocratiques, peut conduire au totalitarisme.

La deuxième, c’est qu’il faut toujours se méfier des tribuns de la plèbe. "Mais vous savez bien que je ne sais rien expliquer, je parle comme une paysanne." C’est ainsi que la duchesse des Guermantes, personnage somptueux et exceptionnellement riche, parlait pour se donner certes un "genre", mais pas seulement : il y avait là les prémices d’une conscience. Car les populistes savent que, pour porter leur message et conquérir le pouvoir, il faut surtout montrer (ou faire croire) que l’on n’appartient pas à la caste des privilégiés.

C’est ce qu’a fait Donald Trump quand il a abandonné ses beaux costumes très "Manhattan" et a réussi à faire oublier aux gens qu’il avait étudié à la prestigieuse Université de Pennsylvanie. Aujourd’hui, il critique les technocrates de Washington, maîtrise à la perfection le parler texan et connaît précisément la carte des menus que propose McDonald’s. Ce qui ferait de lui l’homme parfait pour comprendre la classe moyenne américaine. Pour ses partisans, Donald Trump est donc devenu un homme du peuple. Mais un homme du peuple avec quelques milliards de dollars dans son portefeuille…

La troisième leçon que nous donne Proust, c’est qu’il ne faut pas laisser l’Église se transformer en un monopole doctrinal aux mains de courants extrêmes. " On peut dire que grâce à la persistance dans l’ É glise catholique des mêmes rites […] les cathédrales ne sont pas seulement les plus beaux monuments de notre art, mais les seuls qui vivent encore leur vie intégrale, qui soient restés en rapport avec le but pour lequel ils furent construits", disait l’écrivain.

Proust défend l’idée consistant à admettre que l’Église catholique est à envisager comme un patrimoine aussi bien vivant que vibrant pour tout le monde dans une société, et ceci même pour les athées et les agnostiques. Nous vivons aujourd’hui dans l’héritage d’une politique polarisée, où défendre certaines valeurs chrétiennes est perçu par le plus grand nombre comme une attitude contradictoire avec la démocratie. Cet abandon des valeurs chrétiennes constitue pour les partis populistes une opportunité de récupérer des électeurs en recherche de sens et direction. La religion catholique est un réservoir de valeurs, de principes et d’héritages. Proust semble nous dire "Défendons l’Église pour le salut de la Beauté".

La démocratie s’entretient

Qu’en conclure ? Que ce que nous a apporté un siècle de progrès - la paix, la sécurité, l’allongement de l’espérance de vie - est un luxe et que, comme tout luxe, ces acquis sont frappés de vulnérabilité et susceptibles de vaciller à tout moment. Je voudrais rappeler que la démocratie est une idée qu’il faut entretenir et réinventer sans cesse, car rien n’est établi à jamais, et comme toute chose belle elle est fragile. Je voudrais que la démocratie soit sauvegardée, je voudrais, malgré le fait que Proust soit mon écrivain préféré, lui donner tort lui qui disait que "les vrais paradis sont les paradis qu’on a perdus".

Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction. Titre original : "Et si la clef pour comprendre le populisme se trouvait du côté de chez Proust ?"

(1) MUN Society Belgium est un cercle interuniversitaire visant à familiariser ses membres avec le travail diplomatique et l’excellence dans le monde professionnel.