L’amour du beau conduit au ciel, affirme Platon. Non parce qu’il fait oublier la terre et la pénibilité de la vie, mais parce qu’il ouvre les yeux de l’âme à ce qui a de la valeur. Une "chronique philo" de Laura Rizzerio, professeure de philosophie à l'UNamur.

La beauté sauvera-t-elle le monde ? Cette question de Dostoïevski est adressée au prince Mychkine, le protagoniste du roman. Celui-ci, épris de la beauté d’une jeune femme soumise à la violence et à la domination, veut la délivrer de sa condition de misère en l’aimant d’un amour gratuit et désintéressé. Incompris dans cette attitude par une société où l’intérêt et la brutalité dominent, la question qu’on lui adresse reste sans réponse, mais elle interpelle le lecteur.

L’expérience de la beauté a en effet ceci de particulier qu’elle fait appel à la gratuité et au désintérêt. Et si elle est subjective, elle demande cependant à être partagée en créant entre ceux qui l’éprouvent un lien qui unit et libère. Est-ce pour cela qu’elle "sauve" ? Dostoïevski ne le dit pas dans le roman, mais en dépliant la vie de son protagoniste, le prince Mychkine, il le suggère. Car il montre comment l’expérience de ce qui est beau et l’attitude de désintérêt de celui qui l’éprouve constituent un frein, voire un obstacle, à la progression d’un système économique et social dans lequel pouvoir, richesse, domination et non-respect d’autrui paraissent les seules clés de réussite. Et même si l’expérience de la beauté ne parvient pas à renverser la condition de misère des personnages, elle constitue pourtant la seule lumière qui éclaire les relations assombries par l’avidité et la pauvreté spirituelle.

Est-ce que cela nous concerne aujourd’hui ? Je pense que oui.

Temps douloureux, inattendu

Nous sortons d’une longue période de confinement qui a représenté pour de nombreuses personnes un temps d’arrêt des activités quotidiennes habituelles, activités de travail, de loisirs, sportives ou de ressourcement spirituel et culturel. Ce temps, douloureux et inattendu, a conduit à s’interroger sur le sens de ces activités, et souvent à mettre en question le bien-fondé de la vie d’avant la pandémie, à cause de sa cadence effrénée, de ses rythmes insoutenables et des valeurs sur lesquelles reposent les critères de réussite et de performance sociales. Nombreux sont ceux qui, aujourd’hui, souhaitent un changement profond dans l’organisation de nos vies et de nos sociétés, au niveau économique, politique, écologique.

C’est en cela que la beauté peut nous venir en aide. Car, à travers la gratuité et l’impérieux besoin de se communiquer qui la caractérisent, elle nous invite, nous qui sommes les seuls vivants à pouvoir la percevoir, à prêter attention à la réalité qui nous entoure de manière désintéressée, dans le respect de ce qu’elle est. Si chacun pouvait faire l’expérience de la beauté, nos vies changeraient, disait déjà Platon, lui qui faisait prononcer à Socrate le discours sur la valeur d’eros. L’amour du beau conduit au ciel - dit-il dans le Banquet - et cela non pas parce qu’il fait oublier la terre et la pénibilité de nos vies, mais parce qu’il délivre de ce qui fait prendre les ombres pour des réalités et ouvre les yeux de l’âme à ce qui a de la valeur.

Soutenons l’art et la culture

Mais alors, comment rendre aujourd’hui cette expérience de la beauté possible pour tous ? C’est ici qu’on aperçoit l’importance de la culture, du spirituel et de l’éducation artistique. L’art, brotlose Kunst, qui joue si souvent le rôle de parent pauvre dans une société où l’argent et l’accroissement du capital régissent désormais non seulement l’économie, mais aussi la politique, l’éducation et l’organisation de la société tout entière, peut-il nous aider ?

D’entendre affirmer de la part des responsables politiques qu’il n’y a plus d’argent pour soutenir la culture en ce temps de grande disette pour l’État ; de constater que dans l’enseignement - tous niveaux confondus - l’éducation artistique et spirituelle, les disciplines dites "humanistes" ou "artistiques", sont sous-financées et le plus souvent pratiquées grâce à la bonne volonté de ceux qui y croient ; de s’apercevoir que les artistes sont condamnés à vivre dans la précarité pour continuer à exister et à faire exister l’art et le beau, fait mal à l’âme. Mais cela fait mal aussi à la société, et c’est le plus inquiétant à mes yeux. Car ce n’est pas sans la beauté, ni sans l’art ni sans la spiritualité que l’humain pourra perdurer et s’accomplir. L’histoire nous l’a enseigné : les civilisations qui ont survécu aux catastrophes sont aussi celles qui ont été les plus spirituelles, celles qui ont laissé derrière elles une trace indélébile de beauté. Oui, la beauté sauvera le monde. Elle nous unit et nous rend plus résiliants, et nous devons en prendre soin.