Une opinion de Philippe Poncin, professeur de lettres.

Dans un article paru dans La Libre du 10 novembre, le politologue flamand Bart Maddens reprend une formule incantatoire de Bart De Wever en affirmant : "Nous avons dans notre pays deux systèmes politiques différents, le pays se compose de deux démocraties en fait." Le gouvernement actuel, vu sa composition, peut dès lors être considéré comme illégitime en Flandre.

Il y a chez les tenants du mouvement flamand radical une manipulation intentionnelle du terme "démocratie", de manière à faire accroire à leurs partisans d’abord, à la Flandre et la communauté francophone ensuite, qu’il existe en fait deux États différents. Ce que Bart Maddens exprime dans une comparaison absurde de la conjonction de deux conseils communaux.

Il s’agit en fait d’une utilisation très réductrice du terme "démocratie". Celle-ci étant réduite à une représentation idéologique du réel fondée sur un imaginaire "social et culturel" particulier et un univers linguistique spécifique.

Or, depuis l’origine la plus lointaine du mot en passant par le XVIIIe siècle et les suivants, le terme "démocratie" a pris une valeur sémantique plus universaliste. Le terme a acquis certainement plus de noblesse en ce qu’il dépasse le hic et nunc d’une communauté d’interprétation particulière pour atteindre une forme d’universalité.

La fécondité du conflit

Dans tout État moderne, il est évident qu’au gré des régions il y a des comportements politiques différents : on ne vote pas en Alsace comme à Paris ou Bordeaux. L’utilisation de la langue y est même différente. Et cela vaut également à l’intérieur des classes sociales. Ce qui est vrai pour la France l’est pour l’Allemagne, l’Espagne ou la Suisse. On ne considère pas pour autant que ces régions, landers ou cantons constituent des démocraties en soi.

Si l’on se réfère à des philosophes contemporains qui se sont interrogés sur le politique, on peut accepter comme juste et vrai que la démocratie est le régime qui se "caractérise essentiellement par la fécondité du conflit", en ce qu’elle "assume la division", selon Claude Lefort. Ou, avec Paul Ricœur, qu’est "démocratique une société qui se reconnaît divisée, c’est-à-dire traversée par des contradictions d’intérêt et qui se fixe comme modalité d’associer, à parts égales, chaque citoyen dans l’expression de ces contradictions, l’analyse de ces contradictions et la mise en délibération de ces contradictions, en vue d’arriver à un arbitrage" .

"Par rapport à la notion de conflit, poursuit Paul Ricœur dans Du texte à l’action (Éditions du Seuil, 1986, p. 404) , est démocratique un État qui ne se propose pas d’éliminer les conflits, mais d’inventer les procédures leur permettant de s’exprimer et de rester négociables. […] Quant à la définition de la démocratie par rapport au pouvoir, je dirai que la démocratie est le régime dans lequel la participation à la décision est assurée à un nombre toujours plus grand de citoyens."

Attention au "nationalisme malin"

"La démocratie n’est pas un régime politique sans conflits, mais un régime dans lequel les conflits sont ouverts et négociables selon des règles d’arbitrage connues. Dans une société de plus en plus complexe, les conflits ne diminueront pas en nombre et en gravité, mais se multiplieront et s’approfondiront", affirmait encore Paul Ricœur dans Soi-même comme un autre (in Lectures 1 : Autour du politique, Éditions du Seuil, 1991, p. 166,)

Les idéologues nationalistes ne peuvent concevoir l’État Belgique que comme l’aboutissement d’un "vivre séparé". Loin d’eux une pensée politique plus universaliste comme celle que recherche un Habermas pour qui le "vivre ensemble" doit être la finalité des démocraties modernes. La pratique démocratique permet idéalement la formation de la volonté et de l’opinion politiques, par un processus de délibération rationnelle fondé sur la communication en vue du consensus. En ce sens, la constitution d’un gouvernement comme la Vivaldi ne nuit en rien aux intérêts légitimes des citoyens de Flandre.

Aimer sa culture en un juste équilibre

Le politologue polonais Leszek Kolakowski mettait en garde contre le danger, qu’il voyait poindre, d’un "nationalisme malin", au sens médical de "cellules malignes" .

Dans le recueil de textes de Kolakowski, que viennent de publier les éditions Les Belles Lettres , figurent des pages très éclairantes sur le nationalisme. "Se solidariser de préférence avec ceux qui protègent la même ‘niche culturelle historique et linguistique’ que soi, écrivait-il, est un besoin naturel et bien innocent." Mais, ajoutait-il, dans certaines circonstances politiques, ces sentiments spontanés de solidarité nationale peuvent tourner "au chauvinisme et au bellicisme haineux". Toutefois, cela est évitable : "la passion amoureuse conduit parfois au meurtre, mais il serait erroné de proclamer pour autant que l’amour est par nature homicide".

Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.