Au moment où l’ouverture des écoles suscite une trop vive émotion, nous sommes en droit de nous poser certaines questions qui concernent nos capacités de soins pédiatriques pour nous préparer à faire face à une deuxième vague de Covid qui serait concomitante aux autres virus hivernaux qui affectent les enfants avec certitude.


Une opinion de Jean Papadopoulos, chef du service de Soins intensifs pédiatriques à l'hôpital de Jolimont.

Si je vous avais dit le soir du dernier réveillon, entre deux verres de mousseux, que mon meilleur vœu serait de ne pas devoir subir l’épidémie chinoise, vous auriez hésité entre l’effet des bulles ou celui de la fatigue du médecin, toujours épuisé en cette période de l’année, ou une combinaison des deux, et vous m’auriez resservi un autre verre...

Mais je n’ai pas émis ce vœu car, comme la plupart d’entre nous, je n’imaginais pas que ce scénario tellement hollywoodien et tellement lointain ferait dérailler notre train-train quotidien.

Et pourtant le cataclysme viral s’est épanché dans nos vies sans nous laisser d’autre option que le confinement.

Car notre société a misé depuis trop longtemps sur l’unique choix du marché et de la concurrence en imposant à pas cadencés un système de santé mercantile qui s’éloigne de la finalité de soins ou de santé publique pour satisfaire une croissance continue sur le dernier carré d’un tableau excel...

Dans un tel système, la Pédiatrie apparaît encore plus comme un mal nécessaire. Car, voyez-vous, en prônant des schémas de vaccination efficaces, le pédiatre éloigne les enfants de l’hôpital et finit même par coûter de l’argent au système (j’en viens parfois à me demander qui se cache réellement derrière les anti-vaccins...).

Et puis arrive une pandémie et nos moyens engloutis par les trous noirs de ce même marché font défaut au point qu’on envoie la "première ligne" dans la fosse aux virus, sans protection efficace, et qu’on en arrive à utiliser des drogues vétérinaires pour réanimer nos patients!

Heureusement nos enfants ont été relativement épargnés. Même s’ils ont souffert de presque trois mois de confinement, ils restent peu nombreux à avoir souffert du virus.

Le fléau montre alors ses premiers signes d’épuisement et, contrairement à tous les autres virus humains connus à ce jour, en plus d’être épargnés, les enfants seraient peu ou pas contagieux. Et moins on supporte ses propres enfants confinés, plus on supporte cette idée qui arrive à point... Et tant mieux pour les enfants, car ce sont eux les grands gagnants d’un déconfinement rapide.

En tant que pédiatre et chef d’un service de réanimation pour enfants, mais aussi en tant qu’être soucieux d’un monde meilleur, je me dois de m’interroger sur cette crise.

Ce mot crise qui dérive du grec κρίσης, et qui signifie avant tout le jugement, l’évaluation, doit nous pousser, comme son étymologie l’exige, à porter un jugement et à évaluer cette crise sanitaire.

En tant que médecin, je m’interroge plus particulièrement sur le sort des plus faibles, ceux qui ne "rapportent plus rien mais coûtent cher au système", comme "nos vieux" qui ont payé un lourd tribut...

En tant que pédiatre, je m’interroge sur cette autre population vulnérable que sont les enfants. Même si nous avons eu la chance de ne pas subir une trop forte charge d’enfants gravement malades, je ne peux laisser sans réponse les questions suivantes :

Et si demain une nouvelle pandémie s’attaquait cette fois-ci principalement aux enfants ? Avons-nous les moyens pour y faire face ?

Non, sans hésitation aucune, en Belgique, nous n’avons pas les moyens pour faire face à une pandémie pédiatrique.

Outre le sous-financement chronique de la médecine infantile, peu rentable dans la nomenclature actuelle, et donc tolérée parce que souvent nécessaire à l’image des institutions et/ou à leur lien avec la maternité, de nombreuses sous-spécialités pédiatriques, comme les soins intensifs pédiatriques ou la chirurgie pédiatrique, n’ont aucune reconnaissance officielle de l’état belge.

Chaque hiver, lors des épidémies de bronchiolite, les services de Pédiatrie sont saturés et les services de soins intensifs pédiatriques (identifiés à des services adultes !) sont débordés.

La non-reconnaissance implique un sous-financement toléré par une institution hospitalière qui accepte des pertes pour permettre des soins de qualité aux enfants mais jusqu’à quand ? La crise actuelle a creusé un trou financier qui ne fait qu’amplifier la concurrence entre les différentes spécialités médicales classées en rentables et non-rentables... Quand on sait que les soins à l’enfant malade demandent plus de temps, plus d’attention, plus de patience, on réalise aisément que les moyens humains et techniques, qui étaient déjà à flux tendu pour tous avant l’épidémie, risquent de subir une cure d’austérité fatale à une Pédiatrie de qualité.

Malgré la charte européenne des droits de l’enfant hospitalisé, les services de réanimation pédiatrique belges restent apparentés à des services adultes quand ce ne sont pas carrément des services adultes qui prennent en charge des enfants. Or, dans les autres pays européens, ces unités de soins intensifs pédiatriques spécifiques sont reconnues, financées et encadrées par une législation spécifique.

Alors oui, aujourd’hui, nos enfants doivent retourner à l’école et aux camps de vacances, nos enfants doivent jouer avec leurs amis parce que les chiffres de l’évolution épidémique sont bons. Mais en l’état actuel de nos moyens, une deuxième vague hivernale pourrait avoir de sérieuses conséquences pour les enfants et ne pas laisser d’autre choix qu’un reconfinement !

Nous pédiatres et réanimateurs pédiatriques, avec nos équipes paramédicales qui ont montré une abnégation et un très grand sens du devoir lors de la première vague, nous sommes prêts à tout pour l’éviter!

Mais tout ne suffit pas à lui seul et si, à titre personnel, je pouvais comprendre la rationalité des articles de loi sur la réquisition du personnel ou la justification légale d’actes infirmiers par des aides-soignants durant cette crise majeure, apparentée à une véritable guerre où nous aurions dû mobiliser toutes nos forces, je ne comprends pas qu’on ne donne pas l’opportunité à celles et ceux qui veulent se battre pour sauver la vie des enfants, d’être simplement reconnus dans leur métier!

Outre les moyens que nous donnerait notre reconnaissance officielle par celles et ceux qui dirigent ce pays, une véritable reconnaissance officielle, basée sur des critères stricts et exigeants, serait avant tout une autre leçon d’humanité tirée de cette crise. Mais ce serait surtout un nouveau souffle de vie qui serait assuré pour nos enfants fragilisés dans un monde de plus en plus incertain.

Car c’est une chose de s’intéresser à l’avis des Pédiatres, mais c’en est une autre de se préoccuper enfin avec sérieux et responsabilité de la Pédiatrie.