Opinions

FRANCIS BRIQUEMONT

Lieutenant-Général e.r.

Cette année, comme les autres Etats de l'UE, la Belgique a été confrontée à la crise irakienne, impliquée dans l'élaboration du projet de Constitution européenne et, sur le plan intérieur, a connu des élections débouchant sur le maintien des mêmes responsables aux principales manettes de commande du pays.

Avant d'évoquer la politique belge de défense, il est bon de revenir sur les soubresauts de notre politique étrangère au cours de la dernière législature. Si cette politique a été beaucoup plus «spectaculaire» entre 1999 et 2003 qu'au cours des années précédentes, prétendre que l'image de la Belgique s'en est trouvée renforcée ou que la Belgique a gagné en crédibilité est pour le moins hasardeux car l'Etat belge apparaît - il est bon de lire ce qui s'écrit sur notre pays à l'extérieur - de plus en plus faible. Même si nous ne sommes pas les seuls en Europe à souffrir du syndrome du «régionalisme exacerbé», il faut bien reconnaître que la plupart de nos problèmes tournent souvent à l'affrontement communautaire. D'année en année, la volonté qu'ont de nombreux politiciens de dépouiller l'Etat central de ses compétences au profit des régions ou communautés, est de plus en plus marquée et ébranle de plus en plus la cohésion nationale.

Revenons sur deux problèmes qui ont, ces derniers mois, affecté l'attitude de la Belgique au sein de l'UE et de l'Otan: la crise irakienne et la fameuse loi de «compétence universelle».

La Belgique avait certes le droit de partager le point de vue de la France et de l'Allemagne concertant l'évolution de la crise irakienne et quoi qu'en pensent certains, cette crise a été un symptôme révélateur de l'obsolescence de l'organisation militaire de l'Otan. Cette organisation bâtie pour faire face à une situation stratégique donnée, celle de la guerre froide, n'a plus rien à voir, en ce début du XXIe siècle, avec la situation géostratégique de l'UE. Cela dit, tous les accords signés au sein de l'Otan au temps de la guerre froide restent d'application et spécialement, tous ceux qui concernent la présence et le transit des troupes américaines en Europe.

Pourquoi le gouvernement belge s'est-il laissé aller à des déclarations tapageuses en menaçant d'interdire notre territoire ou notre ciel aux troupes américaines. Les Allemands, concernés au premier chef, et même les Français ne sont pas tombés dans ce piège. La Belgique, qui n'a quand même pas le poids de la France ou de l'Allemagne, s'est donc retrouvée dans la ligne de mire des Américains et de leurs «vassaux», tout heureux de vouer notre pays aux gémonies otaniennes.

Il suffisait à la Belgique de se maintenir fermement aux côtés de ses alliés mais sans en rajouter... Si, dans un avenir proche, ces accords devaient être revus, espérons que les responsables belges soient très attentifs à l'attitude de l'Allemagne avant de prendre une initiative en ce domaine. Si le gouvernement belge avait pu écarter cet aspect émotionnel et un peu démagogique de sa politique dans la crise irakienne, sa position aurait été plus crédible d'autant plus qu'aujourd'hui on voit les Etats-Unis et Donald Rumsfeld en particulier, souhaiter que la France et l'Allemagne participent activement, c'est-à-dire avec des troupes, à la pacification de l'Irak.

La position de la Belgique a, en outre, été considérablement affaiblie par cette fameuse loi de compétence universelle que le gouvernement vient d'abroger... piteusement. A deux reprises, dans ces colonnes, j'avais indiqué combien cette loi outrepassant largement les capacités de la justice d'un seul Etat et plus particulièrement de la nôtre, mais surtout combien cette loi allait focaliser sur notre pays toutes les récriminations possibles des Etats ou des personnes concernés et gêner considérablement notre diplomatie.

Plutôt que de se rendre à l'évidence et de modifier rapidement cette loi mal ficelée, le gouvernement a attendu que le «signal» vienne des Etats-Unis sous la forme d'un «froncement de sourcils» de Donald Rumsfeld en visite à l'Otan. Le gouvernement a oublié que la stratégie d'un Etat implique une appréciation continue et réaliste de tous les facteurs pouvant influencer celle-ci.

Et ne voilà-t-il pas que, à peine en fonction, le gouvernement fait voter une loi régionalisant l'octroi des licences pour l'importation, l'exportation et le transit des armes.

Sous le titre: «La Belgique risque de se singulariser», «La Libre» du 25 juillet publie une interview de B. Adam du Grip. Une illustration supplémentaire de la déliquescence de l'autorité de l'Etat. Imaginez-vous les Etats-Unis ou l'Allemagne autorisant le Texas, la Californie, la Bavière ou la Rhénanie à octroyer ces licences?

Non, évidemment. Comme on le disait à la récente fête nationale: «C'est du belge»!

Pour redorer son visage de marque, la Belgique a aussi pris des initiatives en matière de défense. Elle encourage au sein de l'UE l'élaboration d'une politique de défense européenne et c'est ainsi que fin avril, elle a organisé une réunion sur ce thème avec la France, l'Allemagne et le Luxembourg.

Les Etats-Unis, pour les motifs que l'on sait, ont déjà exprimé leur déception... On peut se demander pourquoi parce que sans politique étrangère commune, il ne peut y avoir de politique de défense et donc d'armée européenne. En fait, quelques Etats européens - France et Royaume-Uni essentiellement - veulent améliorer leurs capacités de défense mais cela reste des efforts nationaux.

Une capacité européenne militaire capable de mener et d'exécuter des «opérations» déterminées implique tellement de choses sur les plans de la formation des cadres, la mise au point de procédures, l'entraînement des unités et, bien entendu, l'homogénéité des armements et des équipements que, pour l'instant, les Européens se contentent surtout de mots! L'acquisition d'avions de transport en commun est bien entendu une bonne chose mais l'acquisition de moyens de transport n'a rien à voir avec la mise sur pied d'unités opérationnelles et des missions comme celles de Macédoine ou, demain, de Bosnie n'ont rien à voir avec une politique de défense commune ou la mise sur pied d'une capacité opérationnelle.

L'initiative belge serait quand même à souligner si, dans le domaine de la défense, notre pays pouvait non pas servir d'exemple mais montrer au moins à ses partenaires qu'il fait un «effort» pour maintenir son outil militaire à niveau. Nous avons déjà suffisamment insisté sur la déglingue de l'armée belge depuis 1992 et l'échec total de la création d'une armée de métier pour pouvoir affirmer que la Belgique est bien peu crédible lorsqu'elle parle «d'armée européenne». Depuis 20 ans, le budget de la défense s'est réduit comme une peau de chagrin.

Le budget d'investissements est ridiculement faible. La situation des unités opérationnelles se résume en un seul mot: mauvaise. Et le gouvernement annonce une nouvelle réduction du personnel... Si le budget doit rester à son niveau actuel, on pourra bientôt écrire que la Belgique se lance dans la stratégie du « toujours moins d'hommes, jamais mieux équipés».

Comment d'ailleurs pourrions-nous avoir une politique étrangère et de défense crédible dans un Etat en proie permanente aux démons de la régionalisation? En fait, que reste-t-il aujourd'hui de notre Belgique? Oui, bien sûr, Kim et Justine!

© La Libre Belgique 2003