Une opinion de Ri de Ridder (1), Rita Baeten (2) , Roy Remmen (3) et Josefien Van Olmen (4).


L’inégalité d’accès aux soins entre hauts et bas revenus se creuse de plus en plus en Belgique. Un Bruxellois sur quatre reporte des soins, faute de moyens.


Les soins de santé belges parmi les meilleurs d’Europe", ont récemment titré les médias, à la suite de la publication des nouveaux chiffres annuels de l’index HCP (Health Consumer Powerhouse) qui évalue les systèmes de santé dans les pays européens.

Mais à quel point ce classement, vivement critiqué pour sa méthodologie imparfaite et ses indicateurs subjectifs, est-il fiable ? Un classement dont on sait qu’il est élaboré par un think tank privé et libéral qui observe les systèmes de soins du point de vue du consommateur, qui promeut le libre-échange et qui voit d’un mauvais œil "l’intervention" des responsables politiques et des bureaucrates ? Il est temps pour nous d’y apporter quelques réflexions critiques.

L’indice vante en particulier "l’accessibilité" de notre système. Au sens propre : l’accessibilité est par exemple mesurée selon la rapidité avec laquelle on peut consulter un spécialiste ou encore selon le temps d’attente pour un examen technique, tel qu’un scanner. Mais la véritable accessibilité ne dépend pas de la vitesse à laquelle on peut voir un médecin, mais bien de si on peut réellement être reçu par un médecin. Et c’est là que le bât blesse.

Les inégalités se creusent

De plus en plus de personnes en Belgique n’ont plus accès au système de soins et ce chiffre est en hausse constante depuis 2011 : c’est ce qu’indique un récent bilan de la Commission européenne, qui a passé au crible la situation économique et sociale dans les différents États membres.

Selon ce rapport, notre pays serait le plus mauvais élève de l’UE en matière d’accès aux soins. Autrement dit, la Belgique est le pays d’Europe où l’inégalité d’accès aux soins entre les hauts et les bas revenus serait la plus marquée.

Chez nous, les personnes qui ne disposent pas d’un revenu confortable ont de plus en plus de difficultés à se payer des soins médicaux. Alors qu’en 2011, 4,3 % des plus faibles revenus indiquaient ne pas avoir accès aux soins nécessaires, ce chiffre s’élevait à 8 % en 2016. La Belgique se démarque donc clairement des autres pays européens, où cette tendance est en baisse, et se retrouve en queue du peloton.

Il en va de même pour les personnes peu qualifiées : le nombre d’individus sans diplôme qui n’ont pas accès aux soins a presque doublé, passant de 2,3 % à 4,3 % en 2016.

Par ailleurs, le report des soins pour raisons financières est très fréquent dans notre pays. En Flandre, les chiffres les plus récents indiquent que 12 % des plus faibles revenus reportent des soins médicaux pour des raisons financières. À Bruxelles, le total s’élève même à 23 % : ce qui signifie que près d’un Bruxellois sur quatre reporte des soins par manque de moyens. Chez les personnes à faible revenu, ce taux grimpe même jusqu’à 40 %.

Dentition et santé mentale

La situation est encore plus déplorable lorsque l’on se penche sur les soins pour lesquels les Belges doivent payer une plus grande partie "de leur poche". Un peu moins de 20 % des Belges déclarent qu’ils ne peuvent pas se permettre une simple visite chez le dentiste. Cela signifie qu’un Belge sur cinq se sent obligé de rogner sur les soins dentaires. Nous observons le même pourcentage en ce qui concerne la santé mentale : 21 % des Belges y renoncent faute de moyens. Chez les plus bas revenus, ce chiffre grimpe à 36 %.

Bousculer les tabous

Que peuvent faire les dirigeants qui seront bientôt élus pour y remédier ? Beaucoup de choses, mais commençons par bousculer certains tabous. Doivent absolument disparaître : les quotes-parts personnelles élevées, le paiement comptant de la consultation et les nombreux dépassements d’honoraires. En outre, à l’instar du rapport de la Commission, nous plaidons pour des maisons médicales multidisciplinaires et forfaitaires. Celles-ci reposent sur un modèle de soins global, dans le cadre duquel la sécurité sociale paie un montant forfaitaire mensuel à un centre. Le patient n’a donc pas besoin d’un portefeuille bien garni pour consulter un médecin. Des études montrent que ce modèle est rentable : en veillant à ce que tous les Belges aient facilement accès à des soins de première ligne, on évite que leur état de santé ne se dégrade et finisse par nécessiter des soins plus onéreux.

Voilà ce qu’il faut réellement entendre par "accessibilité des soins". Nous sommes dès lors face à un choix fondamental : optons-nous pour des soins de pointe, parfois inutiles, destinés uniquement aux nantis hautement qualifiés ? Ou pour une offre élargie et de qualité accessible à tous, y compris ceux qui ont le plus de difficultés à y accéder par manque de moyens et de connaissances, et qui doivent se contenter d’une alimentation et des logements de moindre qualité ?

(1) : Ri de Ridder est président de Médecins du Monde & ancien directeur de l’Inami.
(2) : Rita Baeten est analyste politique à l’Observatoire social européen (OSE).  
(3) : Roy Remmen est généraliste et professeur de médecine générale aux universités d’Anvers et d’Hasselt.
(4) : Josefien Van Olmen est chercheuse senior à l’université d’Anvers et à l’Institut de médecine tropicale.

Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction. Titre original : "L’inégalité d’accès aux soins entre hauts et bas revenus se creuse de plus en plus en Belgique".