La vie collective en Belgique ressemble à une symphonie dont le thème musical originaire s’accommode de variations multiples : que ce soit une variante propre à la Patrie, à la Nation ou à l’État. La mélodie entière préexiste à la variation isolée. Aussi, dès qu’une société comme la nôtre renie son histoire ou peine à l’assumer, elle subit une profonde dissonance et n’est plus accordée ni à l’avenir ni au passé. C’est pourquoi l’affirmation des nationalistes du nord selon laquelle les trois termes de Patrie, Nation et État coïncident à l’intérieur d’un espace délimité par des frontières nous semble basée sur un concept obsolète par comparaison avec celui du projet fédéral européen.

Patrie, Nation et État

En définitive, ce qui importe le plus est la volonté de vivre ensemble selon des règles communes. Leur mise en application procède de l’évidence dans une société démocratique respectueuse des droits et libertés de tous. À l’instar de l’écrivain Daniel-Rops, définissons alors la Patrie comme étant l’expression d’un contact chaleureux, instinctif, sentimental même avec un pays auquel on est fier et heureux d’appartenir. La Nation, elle, est une communauté humaine installée sur un même territoire et qui possède une cohésion historique, linguistique et culturelle plus ou moins forte selon les circonstances qui lui ont permis de développer son identité particulière. Quant à l’État, c’est un appareil de contrôle qui tend à coordonner les activités d’un certain nombre de personnes dans un certain périmètre, au mieux de leurs intérêts collectifs, quels que soient les critères distinctifs selon lesquels on les regroupe. À la différence de la France dont l’unité territoriale et son indivisibilité se sont réalisées depuis des siècles, il s’avère qu’en Belgique, la Patrie n’est pas forcément la Nation et l’État n’est pas exclusivement lié à l’une ou à l’autre. Le modèle à suivre se rapprocherait plutôt de la Suisse ou du Canada.

À l’origine de la polarisation

On peut d’ailleurs se demander si une grande partie de nos querelles intestines n’ont pas leur origine dans cette synthèse abusive des trois notions. Il est manifeste qu’une conception dissociée de celles-ci permettrait de gérer nos litiges de manière plus paisible et plus souple. Dans le cas contraire, de tels litiges ont pour effet d’accentuer le clivage entre le nord et le sud de notre pays. Cette polarisation entraîne à son tour une logique de division et d’affrontement qui vont à l’encontre du bien commun. D’un point de vue social, une situation de ce genre - si elle n’est pas maîtrisée - contient en germe de graves dangers susceptibles de saper les assises mêmes de notre société. C’est la raison pour laquelle l’institution monarchique, "gardienne des vertus de prudence et de pondération", s’est avérée exercer en Belgique une fonction sociologiquement indispensable au maintien de la paix communautaire et de l’unité du pays. Bien sûr, notre monarchie doit évoluer avec son temps. Mais il ne faut pas vouloir la moderniser à tout prix pour la rendre plus conforme à un modèle qui n’est pas nécessairement en continuité avec celui que la Belgique a développé jusqu’à présent.

Ce dont la Belgique a besoin

Quant au système belge actuel, celui-ci n’est plus acceptable aux yeux des adeptes du clivage communautaire, mais il a pour lui l’avantage d’exister et de fonctionner. Ses défauts en matière de gouvernance peuvent être progressivement corrigés sans bouleverser le système de fond en comble par un surcroît de complexité institutionnelle. En fait, ce dont la Belgique a besoin, c’est d’une rationalisation des compétences fédérales et des compétences des entités fédérées dans le but de réduire les complications inextricables et les coûts administratifs excessifs des structures existantes. Elle a aussi besoin que les élites francophones s’investissent davantage dans la connaissance du néerlandais et qu’elles fassent preuve d’une plus grande ouverture d’esprit à l’égard des quelques différences de mentalité plutôt que de culture, qui existent entre elles et les habitants du nord du pays. Le malheur des Belges est le fait qu’ils amplifient démesurément ces différences, somme toute mineures, au point d’en arriver à déchirer leur patrie commune. À ce sujet, il nous faut malheureusement reconnaître que la Belgique représente souvent un état de choses dont l’instabilité récurrente nous égare.

Le nouveau patriotisme

Pour conclure, mentionnons ici une phrase de Jean-Paul II, extraite d’une de ses encycliques qui nous semble pertinente : "Chaque peuple doit découvrir quel est le meilleur usage possible de l’espace de liberté qui lui est donné." Par la même occasion, il y a lieu aussi de rappeler les paroles prophétiques de Victor Hugo qui déclarait dès le XIXe siècle : "Un jour viendra où vous, toutes nations du continent, sans perdre vos qualités distinctes et votre glorieuse individualité, vous vous fondrez étroitement dans une unité supérieure, et vous constituerez la fraternité européenne." Quant à nous, les Belges, nous savons que notre histoire façonnée par nos prédécesseurs est celle d’un individualisme sociable à la fois, d’une ouverture généreuse à la souffrance d’autrui, d’un sens légendaire du compromis et d’un refus absolu de toute forme de violence ou de dictature. Nous savons aussi que notre histoire ne se limite pas à l’évocation d’un passé disparu. Elle se perpétue aujourd’hui et demain dans la perspective d’une réussite de l’unification européenne. Tel est le nouveau patriotisme auquel nous sommes tous conviés. Mais cette invitation s’adresse en particulier à ceux qui ont démontré leur attachement à l’unité de la Belgique dans l’espoir qu’elle soit le signe précurseur d’une Europe véritablement en marche elle aussi vers son unité.

Constatons alors avec toute la sagesse et la prudence requises que le scénario séparatiste ou confédéraliste n’est pas inévitable et encore moins souhaitable. Un autre avenir est possible dans le cadre d’un fédéralisme "revigoré" et d’une nouvelle dynamique socio-économique. C’est cet avenir-là qu’il nous faut privilégier. À la lumière de ce qui précède, la Belgique, dont les racines plongent dans les plus anciennes traditions de l’Occident, avec Bruxelles comme capitale de l’Europe, se devrait d’être une terre européenne, fédérale par définition.

Dans un opuscule "Plaidoyer pour la Belgique et l’Europe", 65 pp., publié l’année dernière, ces idées sont développées plus amplement dans la perspective de la genèse de la Belgique. Contact : Bernard@merode.net

Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction. Titre original : "La Belgique, mini réplique de l’Europe"