Une carte blanche de Florence Richter, écrivain.

Alors, on vous a posé la question ce mois-ci : « Lisez-vous le Belge ? »

Je ne crois pas que la Belgique soit caractérisée par son art, ni surréaliste (quoiqu'on en dise), ni psychologique, ni social : d'autres pays européens ou dans le monde, possèdent aussi une littérature exceptionnelle, dans ces genres particuliers.

La particularité, littéraire et artistique, de la Belgique, notamment francophone ? C'est le domaine de l'Étrange (qui n'est pas le surréalisme), du Fantastique (pas de l’horreur). C'est le fameux "Réalisme magique", selon la formule consacrée. Et ceci, depuis des siècles pour notre pays, minuscule et singulier territoire, géographiquement coincé entre l'Allemagne et la France; ou plutôt : qui "crée des ponts sur le Rhin", qui fait le lien en Europe entre les Germains et les Latins. Qui a connu également beaucoup (vraiment beaucoup) d'invasions et d’occupations ; une des premières Révolution industrielle - et son premier déclin - ; qui a vécu de nombreuses immigrations différentes et nourricières. Qui est une terre d'accueil et d'asile, à présent capitale de l'Europe. Le pays du "compromis politique à la Belge", celui où la solidarité sociale est importante - et devrait le rester, mille sabords ! Le pays du melting pot, du grand brassage, du « zinneke » ?

Avec les Pays-Bas bien entendu, c'est le pays des peintres "primitifs flamands", dont le génial et unique Jérôme Bosch; celui de Bruegel, qui oscille toujours entre rêve et réalité; celui du caustique et puissant James Ensor, et du poétique Paul Delvaux. Désolée, je n'aime ni Magritte, ni Folon, ni Dotremont, ni Alechinsky, qui sont trop "propres sur soi" et superficiels, à mon goût... mais je reste hypnotisée par les explosions végétales d’Arne Quinze : tel un démiurge, il recrée la flore de la planète Terre. Et captivée aussi par les ombres mouvantes de Nancy Seulen. La Belgique, encore pays du génial Franquin, et d’Edgar P. Jacobs ; du merveilleux Horta en architecture ; du très personnel et singulier Jaco Van Dormael en cinéma : ah, Toto le héros, Mr Nobody et Le tout nouveau testament !

La petit musique de l'Étrange n'a pas fini de résonner

Et en Littérature ? Nous sommes (surtout) "la Belgique de l'Étrange" ! Portés par cette tendance qui n'est pas de l'horreur ni du Surréalisme (ce dernier trop intello ou potache ou superficiel), mais oui, l'Étrange : j'ai envie d'écrire, l'étrange qui relie la terre et le ciel, qui allie les mondes réel et intérieur ; qui réunit les contraires… Et oui, à l'aune de la littérature mondiale, la Belgique connaît des auteurs tout-à-fait exceptionnels, hors normes, dans ce domaine : des essayistes d'abord, avec Le Fantastique réel de Franz Hellens, avec La Belgique fantastique de Jean-Baptiste Baronian, avec Le Fantastique féminin, un art sauvage d'Anne Richter : tous des essais de référence. Et la fiction, bien entendu : le "Till Ulenspiegel" de Charles De Coster (un souffle magique se mêle au quotidien et traverse le roman, ne pas l’oublier), et le Maurice Maeterlinck de L’oiseau bleu, puis Jean Ray et son Malpertuis, le grand Michel de Ghelderode et sa Balade du Grand Macabre ou ses Sortilèges, le sensible Marcel Thiry et ses superbes Nouvelles du Grand Possible, Thomas Owen et son excellente Cave aux crapauds, Marie-Thérèse Bodart avec son passionné et très païen roman L'Autre. Plus proche de nous : Gérard Prévot, Gaston Compère, Jean Muno, Georges Thinès, la nouvelliste Anne Richter et la romancière Monique Watteau toutes deux fascinées par la nature, Christopher Gérard et son incroyable Vogelsang ou la mélancolie du vampire, certaines fictions de Thomas Gunzig, et Bernard Quiriny en ses Contes carnivores.

On affirme souvent que les auteurs et autrices très contemporains sont en quelque sorte "happés" par la société mondialisée, comme "sous influence", mais je pense le contraire : que la petit musique de l'Étrange en Belgique n'a pas fini de résonner. Une autrice se démarque, par exemple… on dit qu'elle écrit un mélange de "steampunk-polar-et-fantasy"; elle écrit surtout dans une langue baroque, portée par un puissant souffle poétique : on dirait une fleur vénéneuse qui cherche le soleil, une insecte-femelle en pleine mutation... Bref, il faut lire les trois romans de Sara Doke : Techno Faerie, L'autre moitié du ciel, et La complainte de Foranza. Je termine par la BD: à découvrir absolument, La Déesse-requin de Lison Ferné, c'est une splendeur !

Étrange, vous avez dit Étrange ?

Titre, chapeau et intertitre sont de la rédaction. Titre original: "La Belgique de l'Étrange".