Une opinion de Marion Jacques et Tanguy Struye de Swielande; respectivement diplômée à l'UCLouvain en science politique et relations internationales, et professeur  à l'UCLouvain en relations internationales.

Les capacités d’influence de la Belgique se rapprochent de celles du Canada ou de la Corée du Sud.

Il se maintient dans l’imaginaire collectif l’idée persistante que nous, citoyens belges, habitons un petit pays. Petit par ses dimensions géographiques, mais aussi par ses ambitions, ses capacités d’action ou encore son influence à l’international.

Tout porte à croire que la Belgique est à compter parmi les petites puissances. Ces dernières se caractérisent par leurs faibles ressources, notamment économiques, politiques et militaires et, par extension, par leur incapacité à avoir une influence sur la scène internationale. Pour d’évidentes raisons, les petites puissances sont dépendantes des autres États et institutions pour obtenir sécurité et prospérité. L’Islande et la Moldavie sont illustratives de cette situation… tout comme la Belgique. Nombre de grandes lignes de la politique belge consistent à chercher appui auprès de plus grands qu’elle, à l’instar de notre politique de défense, dépendante du soutien l’Otan.

Néanmoins, cette apparente petitesse pose question. Si notre pays est indéniablement de petite taille (141e au monde), sa population de 11,5 millions d’habitants dépasse celle de pays à l’influence internationale avérée, comme Israël (8,6 millions). À hauteur de 47 518 $ en 2018, le PIB belge par habitant figure parmi les plus élevés du monde. Bien supérieur à celui des pays à la population similaire, telle la Tunisie ($3 447), il dépasse celui du Canada ($46 233). L’économie belge, développée et diversifiée, est affichée en 22e position par le World Economic Forum’s dans son rapport de 2019 sur la compétitivité globale, loin devant d’autres grands pays comme l’Inde (68e). Inscrite parmi les pays les plus exportateurs au monde, l’économie belge est classée parmi les plus résiliente au Global Resilience Index de 2019 (19e), score proche de celui de l’Australie (17e).

Il en va de même en matière militaire. Parfois moquée pour la petitesse de son effectif, l’armée belge a pourtant agi en 2019 dans une trentaine de pays du monde. La Belgique figure parmi les pays qui consacrent la plus faible part de leur PIB à leur défense (123e au monde pour 0,93 % de notre PIB, loin sous le minimum de 2 % exigé par l’Otan). Néanmoins, la Belgique a investi en 2018 plus de 5 milliards de dollars dans sa défense, soit presque autant que des pays bien plus peuplés tels que l’Indonésie (7,5 milliards $). Si, à titre de comparaison, l’Estonie atteint bien les 2 % du PIB demandé par l’Otan, elle dépense dans l’absolu une somme sept fois moindre que la Belgique.

En matière d’influence internationale, la Belgique dispose d’une capacité d’action indéniablement supérieure à celle attribuée traditionnellement aux petites puissances. Pays hôte de nombreuses institutions multilatérales, la Belgique se distingue comme un véritable carrefour de la négociation internationale. Élue pour la sixième fois membre du Conseil de sécurité de l’Onu - soit autant ou presque que certains membres du G-4 comme l’Inde -, bien représentée parmi les hauts fonctionnaires d’institutions internationales, à l’instar de Charles Michel au Conseil européen, et également appréciée pour sa capacité à trouver des compromis, la Belgique a pu en de nombreuses occasions peser sur des décisions déterminantes qui, a priori, semblaient hors de portée de son influence.

Les capacités d’influence de la Belgique se rapprocheraient donc plus de celles du Canada ou de la Corée du Sud que de celles de petits pays de taille ou de population similaires, tels que l’Arménie ou la Tunisie. Nous restons pourtant nombreux à percevoir notre pays, nonobstant ses capacités parfois impressionnantes, comme une entité petite, voire négligeable, à l’échelle du monde. L’image que l’opinion publique et les élites se sont construite au sujet de leur pays, tout comme la vision qu’en ont les habitants du reste du monde, sont difficiles à modifier. Jugé petit par ses citoyens, le pays tendra à orienter et poursuivre sa politique comme tel, cherchant protection auprès de plus puissants que lui. Victime de sa phobie de la prétention du "petit pays", la Belgique pourrait ne pas pleinement exploiter l’intéressant potentiel à sa portée et, en corollaire, manquer des opportunités de valoriser sa place au sein de la communauté internationale.