Une certaine gauche, lasse d'une démagogie enragée passée entre autres par Mai 68, fatiguée même à tort ou à raison de son étiquette «progressiste», une certaine gauche donc a fini par rejoindre ces dernières années une certaine droite, jusqu'à entendre traiter ses intellectuels ou militants de «nouveaux réactionnaires». Les bobos (bourgeois bohèmes) ont remplacé les babas cool, pratiquant peut-être un même conformisme de l'anti-conformisme.

Tout le monde alors, réuni par-dessus tous bords, s'est mis un jour à penser un peu la même chose, et à puiser ses idées dans un même pot-pourri. L'historien du présent Alexandre Adler dénonça la «pensée unique », comme d'autres avant lui avaient stigmatisé le «consensus mou». Sans parler de la «fin de l'histoire» (Fukuyama) qui devait mettre tout le monde d'accord...

Tout cela ne pouvait point échapper à Claude Javeau, sociologue du quotidien comme il aime à se définir, et que nos lecteurs connaissent par les chroniques décapantes et souvent im-pertinentes qu'il publie régulièrement dans nos colonnes. Inventeur de nombreux néologismes - il aurait presque déposé un brevet pour sa fière «belgitude» -, s'il n'a pas créé cette «bienpensance» qui s'affiche tant et plus à présent, il s'applique en tout cas à en décrire les contours et les contenus.

Dans un opuscule paru récemment à ce sujet («La Bienpensance. Thème et variations. Critique de la raison cosmétique», Labor, 2005), il envisage de près quelques-uns de ces faits de société qu'il est devenu tabou ou, inversement, de bon ton de décrier. «C'est en 1931, commence-t-il, que Georges Bernanos fait paraître sa «Grande peur des bien-pensants». C'est là son premier pamphlet, qui consiste en une violente dénonciation de la faillite morale et politique de la bourgeoisie française. «Bien penser» était pour lui l'attribut du pharisaïsme bourgeois, du conformisme des classes possédantes, de ce consensus de façade prétendant réglementer les comportements et les discours, tandis que les pires compromissions et turpitudes pouvaient se donner libre cours dans l'ombre de la respectabilité érigée en vertu théologale.»

Professeur de sociologie - aujourd'hui émérite - à l'Université libre de Bruxelles, Claude Javeau dénonce une «idéologie du consentement» née de l'avènement des médias de masse, d'une télévision et d'une presse people destinées à flatter les foules dans leurs curiosités les plus basiques. Suscitant la raréfaction du débat ou, à tout le moins, du projet de société. Et encourageant plutôt une philosophie de la raison cosmétique qui désigne, à ses yeux, un rapport au monde reposant sur «le seul éclat des postures et des mots».

Sujet bateau s'il en est de nos jours, la société multiculturelle. Au «tout social» autrefois marxisant, observe le sociologue, a succédé un «tout culturel», qui «prétend fournir (aux) immigrés une cuirasse de protection contre les incompréhensions des indigènes, soupçonnées d'être toujours plus ou moins marquées de xénophobie, voire de racisme.»

Un cas symptomatique qui en témoigne depuis quelques années est le voile islamique. On a pu, comme quelques intellectuels, penser que cet accoutrement - conçu en sorte de dissimuler la prétendue impudeur de la coiffure féminine au regard du Coran - relevait d'une culture spécifique. Mais, en dépit d'une réalité vraisemblablement sociale et identitaire du mal-être immigré ainsi exhibé, il devient difficile à présent de ne pas voir dans la détermination de certaines femmes musulmanes un substrat religieux profondément militant, voire combattant. Le temps de l'angélisme paraît révolu.

C'est le philosophe Alain Finkielkraut qui pense que la culture multiraciale dégénère actuellement en société multiraciste. Claude Javeau à cet égard, s'inspirant de Pierre-André Taguieff, soutient que «le multiculturalisme chanté partout sur l'air des lampions n'est en réalité qu'un multicommunautarisme». Et l'on invoque sereinement le «droit à la différence» pour masquer des discours d'exclusion dont il est cependant bien malaisé d'attribuer à quiconque l'entière responsabilité. Si même bon nombre d'allochtones s'inscrivent loyalement dans une démarche d'intégration, nul n'a plus en ces jours le monopole du racisme. Et l'on serait tenté, avec Finkielkraut encore, de déplorer des «incivilités» décidément de plus en plus ordinaires.

Une idée létale qui court depuis quelques années a trait, par ailleurs, à «l'enseignement utile». A quoi peut-il donc servir d'enseigner l'histoire économique dans les écoles supérieures de commerce? se demandait un jeune cadre financier. Et pourquoi diable enseigner le latin? Est-il d'ailleurs encore bien nécessaire d'apprendre à calculer? S'il se trouve ici aussi un discours de la bienpensance, il réside bel et bien dans un utilitarisme dangereusement simpliste et réducteur. Or, ne va-t-il pas de soi que, quand disparaît la culture de l'inutile, c'est tout un esprit de gratuité qui perd son sens?

Et commence en effet le règne des «robots lobotomisés et berlusconisés». «Se contenter d'enseigner utile, dit Javeau, c'est se priver du pouvoir et du droit d'évoquer ses origines, c'est devenir un simple toton sur les tables de jeu des «véritables maîtres du monde» (cf. Pierre Bourdieu).» Même François Mitterrand, que le ridicule aurait pu tuer quelquefois malgré la récente campagne de béatification orchestrée à sa gloire, aurait proclamé que l'école devait produire des diplômés capables de répondre aux besoins de l'économie! A sa décharge, il n'était certes pas le «premier économiste de France»...

Coupons-nous donc du passé; on en fera de même avec l'avenir. C'est du reste déjà fait: voir Kyoto et puis mourir... Sied-il d'encore parler de « l'homme civilisé» ? Preuve au reste que «l'école va mal», c'est que les experts le disent. Et vont répétant que «le niveau baisse». Diagnostic imparable, à proférer sans crainte dans les meilleurs salons.

En fait de religion comme en bien d'autres domaines, Claude Javeau, qu'on ne saurait tenir pour un porteur d'encensoir, souligne à raison l'effarante contamination due au «virus postmoderne du relativisme généralisé». Aussi, si l'on doit à Gabriel Tarde, ancien sociétaire du Collège de France, la notion de misonéisme - haine de la nouveauté -, le sociologue de l'ULB détecte dans notre époque un mal inverse qui pourrait bien s'intituler le misantéisme, soit le refus de l'ancien. Attitude consistant à frapper toute chose - objet, système, comportement, idée - du sceau de l'obsolescence.

Gare au ringard! On doit bien savoir que la «gouvernance» a remplacé le gouvernement, comme on n'est plus introduit mais «initié», que le «challenge» a disqualifié le défi et la «synergie», la collaboration. Des exemples de cette eau, il en coule à pleins tonneaux. La bienpensance, en effet, s'énonce dans un jargon qui nous «parle», loin d'une langue classique en voie de quart-mondialisation, qui n'entend décidément rien à la nouvelle phraséologie issue simultanément du métissage de l'internet, de la téléphonie mobile, de la globalisation économique et de la culture rap. Pédant, pour ainsi dire, celui qui préfère le «courriel» à l'e-mail. Vive les start-up! God bless the spin-off!

Un tas de choses encore passent au crible du regard perçant de Claude Javeau. Il n'est pas dupe non plus, par exemple, de l'affligeante comédie du sport professionnel, dopée par les lois du commerce et relayée complaisamment par la télévision et la publicité, désormais complices dans le formatage des cerveaux, comme le confessa un jour avec une étonnante candeur le PDG de TF 1 en personne.

Auteur précédemment d'un «Eloge de l'élitisme» - mais aussi notamment de «La culotte de Madonna, essai sur la sexualité de masse» -, l'universitaire bruxellois, d'origine liégeoise en vérité, figure quelquefois parmi les «nouveaux réacs» recensés çà et là par des gauchistes nostalgiques. Il s'en défend, comme le néo-maurrassien Philippe Muray, «sauf à considérer que «réactionnaire» désigne toute personne qui réagit». Ce qui à l'évidence n'est pas malsain par essence.

Le bien-penser, au fond, reviendrait en somme à ne plus être tout à fait libre de penser selon soi. On pense comme on mange des plats tout prêts à réchauffer. Or «penser, c'est dire non», plaidait le philosophe Alain. Oserait-on critiquer sans crainte l'Amérique de Bush, la tyrannie des marchés, les jeux de casinos du grand capital, voire à présent l'hystérie des islamistes? Ose-t-on dire aussi le mal qu'on pense des délires extrémistes flamands ou de la dictature socialiste en Wallonie?

Non, parce qu'existerait précisément cette «idéologie du consentement» qui agirait quelque peu comme un élixir de contentement. Si l'on est admis à proclamer que le monde va mal, très mal, il est beaucoup plus délicat d'en imputer les causes et les origines. L'administration Bush n'a pas signé le protocole de Kyoto? Elle doit avoir ses (bonnes) raisons!

Tout va donc comme si l'on s'en tamponnait les amygdales. C'est un monde courageux qu'on s'apprête à transmettre à nos pauvres enfants. En chantant: «Comme neige au soleil fond la banquise, mais à part ça, tout va très bien, Madame la Marquise...» Il est vrai qu'on ne peut pas porter tous les jours la misère de l'univers.

© La Libre Belgique 2006