Une opinion de Thomas ROBIN, étudiant à Bruxelles.

Je ne sais pas qui de l'État ou de la jeunesse est sorti vainqueur de l'affrontement de ce jeudi 1er avril, si tant est qu'il y en ait eu un. Les perdants de cette débacle sont eux bien plus faciles à déterminer: ce sont tous ceux qui n'y étaient pas. Contrairement à ce qu'affirme l'adage, les absents n'ont pas toujours tort, mais ici, comme souvent depuis le début de la crise et de ce genre d'événements, ils subissent régulièrement les conséquences du tort des autres.

Je ne sais pas quel impact ce rassemblement aura sur l'épidémie. Peut-être aucun, et c'est tout ce que l'on peut souhaiter à ces gens et surtout à tous ceux – parents, grands-parents – qu'ils pourraient contaminer. Mais le gouvernement, qui semble ne plus avoir d'autre logiciel que l'interdiction et la répression, n'attendra pas de voir quel effet cette petite blague du premier avril aura pour décider de nouvelles mesures. Au mieux, tout ça nous aura laissé avec un Bois de la Cambre immonde et plein de déchets. Au pire, il y aura là prétexte au prochain couvre-feu avancé, aux prochaines restrictions, au prochain confinement.

Car oui, tout a commencé par une blague, un poisson d'avril qui n'en était pas vraiment un. Pourtant il y avait presque de quoi rire à voir les forces de l'ordre prendre d'assaut la plaine du Bois de la Cambre, à pied et à cheval, toute cette foule un peu trop fêtarde et insouciante. Comme une mauvaise reconstitution de la bataille de Waterloo. Une touche d'absurde qui nous rappelle peut-être finalement que tout cela s'est bien déroulé en Belgique.

Pourtant il est difficile d'y croire quand on constate que l'État semble désormais ne pas avoir d'autre choix que de surveiller par hélicoptère une jeunesse à qui tout ou presque est interdit depuis un an. On manquerait presque de superlatifs pour qualifier la réaction qu'a suscitée ce rassemblement improvisé. Qui aurait cru qu'un tel dispositif médiatique et sécuritaire serait un jour déployé pour un après-midi festif et ensoleillé au parc?

L'expression prête peut-être à sourire pour un regroupement de quelques milliers de personnes en temps de pandémie. Je ne dis pas que ces gens avaient raison de se réunir ainsi. Au contraire. Un peu de bon sens suffit pour comprendre que c'est au mieux inconscient, au pire irresponsable de leur part. Certains voudraient faire croire à un réel moment de subversion et de contestation, une sorte de manifestation de toute la défiance que suscite chez les jeunes un gouvernement complètement dépassé par la situation. Mais cela saute honnêtement moins aux yeux que l'égoïsme irréfléchi et l'incivilité générale dont peut témoigner l'état dans lequel la pelouse du parc a été laissée. À quoi tout cela nous aura-t-il avancé? À rien. Rien du tout.

Mais il est aussi effrayant de constater qu'une partie non négligeable de la population (du moins, dans ce cas-ci, de la jeunesse) semble de plus en plus incapable du moindre bon sens, compromis, ou sacrifice pour le bien commun, que de se rendre compte que l'État n'y réfléchit même pas à deux fois quand il s'agit de charger un rassemblement complètement pacifique de jeunes en manque de vie sociale.

Faut-il rappeler que, depuis le début de ce pseudo-confinement interminable, cette même pelouse du Bois de la Cambre accueille, dès lors que la météo s'y prête, des centaines de personnes profitant d'un des derniers loisirs qu'il leur reste: celui de prendre l'air et de profiter du beau temps et de la verdure? Et aussi indiscipliné ce groupe de personnes était-il concernant les fameuses mesures barrières, le danger qu'il posait n'était certainement pas à la mesure de l'arsenal répressif déployé.

Finalement, tout cela prête en fait plus à pleurer qu'à rire. Je suis triste de voir que tous ces gens de ma génération semblent incapables de mesurer la complexité de la situation. Je suis triste qu'ils soient incapables de renoncer à leurs privilèges, ne serait-ce par respect pour les morts, ou au moins par solidarité avec les soignants qui, eux, portent réellement depuis plus d'un an et sans rechigner le poids de toute notre insouciance, mais surtout de toute l'incapacité du gouvernement à contrôler la situation. Car le plus triste, c'est peut-être cela. C'est peut-être que le gouvernement semble voir sa jeunesse plus comme un ennemi que comme un allié, dans cette crise où la détresse, le désespoir et le ras-le-bol font chez elle bien plus de ravages que le virus.

Toutefois si le navire en est là aujourd'hui, c'est que son capitaine l'y a mené. Les dirigeants n'y sont donc sûrement pas pour rien dans le marasme général que nous traversons. Mais comment voulez-vous mener à bien votre bateau si les matelots ne coopèrent pas? Je ne veux accuser personne. La situation ne s'y prête pas: elle est bien trop complexe pour cela. J'espère simplement que plutôt que l'affrontement général, plutôt que la défiance permanente l'un envers l'autre, l'État comme la jeunesse, l'État comme la population parviendront chacun à trouver la voie du bon sens et à renouer avec le dialogue.

Il va falloir encore faire des efforts et trouver des compromis, et ce des deux côtés, si l'on veut un jour espérer sortir de cette crise, ou du moins la traverser plus paisiblement. Par dessus tout, il va falloir commencer à considérer la situation pour ce qu'elle est: insupportable pour beaucoup, mais surtout complexe et sans solution magique, si ce n'est la persévérance et la coopération de tous.