Une opinion de Nathan Delbrassine, diplômé en droit de l'ULB, militant actif dans l'aide juridique aux demandeurs d'asile.

Au-delà des risques qu’ils pourraient représenter pour la liberté d’expression, les mouvements appelant, sur les réseaux sociaux, à l’interdiction de tel propos ou au boycott de telle personnalité publique démontrent que la lutte contre les discriminations est aujourd’hui dépourvue de cadre idéologique. Pire, c’est cette absence de projet alternatif pour la société de demain qui entraîne une "culture de la censure".

Tout le monde est visé

Il ne suffit plus d’être de "gauche", militant pour les droits de la personne ou pour la dignité humaine sous toutes ses formes pour être immunisé contre ces humiliations collectives. On pouvait lire dans ces colonnes que l’acteur Omar Sy a fait l’objet d’une campagne de boycott sur les réseaux sociaux car il incarne dans son dernier film un policier alors qu’il a pris position contre les violences policières. On lui reproche donc de faire son métier et de penser en même temps. Les enragés du clavier - les "haters" comme on les appelle affectueusement sur la Toile - exhortaient l’acteur français à la cohérence. Selon eux, incarner un policier au cinéma est en contradiction avec sa dénonciation des violences policières. À ce tarif-là, il n’y aura plus que les racistes qui pourront jouer le rôle de racistes au cinéma.

La carence idéologique

Ce qui est frappant dans ces mouvements de boycott, c’est que si ceux-ci revendiquent militer pour le respect de la dignité de tous les êtres humains, ils ne placent plus leur lutte dans un cadre plus large prenant en compte les discriminations dans leur ensemble. Ils se limitent en effet à lutter contre les expressions des discriminations mais pas contre les discriminations en tant que telles. Les moyens de la lutte pour une société juste sont devenus les fins de la lutte.

Les tenants de la "cancel culture" (la "culture de l’effacement" qui prône par exemple de retirer des œuvres qui seraient l’expression d’un racisme conscient ou inconscient, NdlR) ne se donnent plus pour mission de traiter, en même temps, les effets et les causes des discriminations dans le cadre d’un projet politique ou philosophique global d’émancipation. Ils se contentent d’éradiquer l’expression - les effets - d’une discrimination en délaissant leurs causes et leurs fondements. Bien sûr qu’il faut lutter contre les discriminations au quotidien mais, en délaissant les causes et en se focalisant uniquement sur "l’expression" de la discrimination, on se condamne à les voir réapparaître à plus ou moins long terme. Les expressions de discriminations sont comme les mauvaises herbes : si on n’arrache pas la racine, elles repoussent.

Attention, il faut être clair : il n’est pas question ici de dire que les débats intellectuels autour d’une société juste ont disparu de la carte. Beaucoup d’intellectuels réfléchissent à la société de demain mais leurs voix sont couvertes ou récupérées par le vacarme de ces oiseaux de mauvais augure. En effet, si toutes ces luttes sont des plus légitimes et fondées sur d’éminents travaux, les enragés du clavier n’en retiennent que le minimum à coups de bulles informatives de 3 minutes.

De la lutte "cosmétique" aux dérives

Cette tendance à l’interdiction tous azimuts que l’on connaît aujourd’hui et qui prend parfois des accents d’absurdité, comme dans le cas d’Omar Sy, pourrait peut-être s’expliquer par la carence idéologique et la transformation de la lutte contre les discriminations. L’éradication des seules expressions des discriminations, sans construction d’un projet global prenant en charge l’éradication des discriminations elles-mêmes et de leurs causes, ouvre la voie à une "culture de la censure". En effet, ce que dénoncent les enragés du clavier, ce ne sont ni plus ni moins que des expressions, des manifestations, de discriminations enracinées dans le fonctionnement sociétal (oserais-je l’adjectif "systémiques" ?).

Condamner des propos racistes, par exemple, ne condamne que l’expression de la discrimination dont sont victimes les personnes d’origine étrangère. Ces condamnations sont salutaires et nécessaires. Toutefois, si ces condamnations sanctionnent des expressions des discriminations, elles ne s’intéressent pas à la dynamique discriminatoire elle-même mais simplement à ces manifestations extérieures.

Or, ces "expressions" n’acquièrent un caractère discriminatoire qu’une fois qu’elles sont interprétées comme telles. En effet, les réalités sociales ne sont jamais indépendantes des interprétations qui en sont faites. Une situation factuelle n’acquiert une certaine réalité qu’une fois qu’elle est interprétée comme correspondant à une représentation sociale. Prenons un exemple : si une femme est retrouvée morte étendue sur le sol chez elle, cette situation acquerra une signification, une réalité, différente selon l’interprétation qui en est faite. Il peut s’agir d’un homicide involontaire, d’un meurtre, d’un assassinat ou même d’un féminicide. Chacune de ces catégories interprétatives recèle des conséquences et des représentations de la réalité sociale différentes.

Revenons à la "cancel culture". On commence à voir comment une bonne intention peut se transformer en "culture de la censure". Puisque toute réalité factuelle n’acquiert de réalité sociale qu’en fonction de l’interprétation qui en est faite, l’importance du cadre idéologique dans lequel s’inscrit la lutte contre les expressions des discriminations est indéniable. Cependant, en l’absence de tout projet politique global concernant les discriminations et leur éradication, tout propos est susceptible d’être interprété comme discriminatoire. C’est l’éternel problème de l’interprétation nécessaire des idées pour leur donner une signification sociale. Par exemple, si vous voulez trouver de la violence dans un texte prônant la paix, vous en trouverez. Si vous voulez trouver des propos discriminatoires dans un texte sur l’émancipation, vous en trouverez. Le texte ne dit jamais rien en l’absence de son lecteur.

En un mot, en l’absence de concepts interprétatifs traitant des discriminations dans toute leur complexité, tout propos pourra être interprété comme discriminatoire et interdit. Voilà comment, armé de bonnes intentions, on aboutit à une "culture de la censure".

Enfin, une dernière chose : luttons contre les affres des discriminations tous ensemble et intelligemment. Tous les propos discriminatoires doivent être condamnés avec sévérité mais tous les propos ne sont pas forcément discriminatoires. Contester les opinions politiques d’une personne, ce n’est pas la discriminer. Une société fondée sur la pluralité des origines, des genres, des sexes, des sexualités, des situations sociales ne peut faire l’économie de la pluralité des opinions au risque de mettre à mal toutes les autres pluralités car l’expression de ces pluralités est le seul moyen de les faire exister. Pour mettre fin aux discriminations, il ne suffit pas d’en éradiquer les expressions, il faut changer de société et de culture ! Les pluralismes dont celui des opinions représentent la seule plasticité dont nos sociétés disposent pour se réinventer.

Le chapô est de la rédaction.