Une carte blanche de Caroline Pauwels et Annemie Schaus, respectivement rectrice de la VUB et rectrice de l'ULB.

Lorsque la ministre de la Santé Simone Veil a fait adopter la loi dépénalisant l’interruption volontaire de grossesse en France en 1974, il y avait douze femmes à l’Assemblée nationale, sur un total de 577 députés. Douze. Une écrasante majorité d’hommes a eu entre ses mains la décision relative au choix des femmes de disposer de leur corps. C’était avant-hier, il y a moins de cinquante ans… Lorsque le Parlement belge a adopté la même dépénalisation, en 1990, elles étaient 19 femmes, sur 212 députés, à voter. Moins de 10 %. C’était hier, il y a trente ans… C’est dire si le chemin était alors encore long, très long, pour parvenir à l’égalité. C’était pourtant la moindre des choses, dans une société démocratique avancée. Ne trouvez-vous pas ?

Depuis lors, certes, nous avons progressé. Un peu. Sensiblement, même. Mais, trente ans plus tard, la dépénalisation véritable de l’avortement n’est pas encore acquise, et la décision parlementaire est depuis de longs mois l’otage fatigué d’incessants recours au Conseil d’État pour ne pas, toujours pas, avancer dans la cause des femmes. En cette matière comme dans d’autres, tant de progrès restent à faire : chaque année, le 8 mars, une piqûre de rappel nous invite à en dresser le constat, l’amer constat.

À vrai dire, pourtant, nous n’aimons pas qu’il y ait une Journée internationale des droits des femmes. Car quand donc ne devrons-nous plus consacrer un jour dans l’année à rappeler que les hommes et les femmes ne sont pas traités en égaux, loin de là, dans ce monde ? Nous n’aimons pas, en effet, qu’il faille rappeler à quel point les atteintes aux droits des femmes, à leur dignité, à leur intégrité… demeurent légion. Nous n’aimons pas devoir une fois de plus pointer les hommes qui entendent légiférer ou parler au nom des femmes, dominer leur corps ou leur expression publique…, alors que le harcèlement de rue, les insultes et intimidations sexuelles, les violences conjugales, les autres violences faites aux femmes et aux filles constituent toujours une blessure fondamentale au sein de nos sociétés.

Nous n’aimons pas plus qu’il faille redire les scandaleux écarts de salaire qui perdurent, la relégation des filles dans certaines filières scolaires et professionnelles, les difficultés pour les femmes à accéder à certains postes à responsabilité, les criantes inégalités en matière de répartition des tâches familiales et domestiques - ou la fragilité du statut de la femme, qui souvent demeure la norme. Nous n’aimons bien entendu pas devoir rappeler non plus que les universités, malgré les efforts considérables fournis ces dernières années en vue d’y accomplir pleinement l’égalité, connaissent toujours des filières d’enseignement à prédominance féminine et d’autres à prédominance masculine, tout comme des disciplines scientifiques où les chercheuses sont très minoritaires, et voient toujours des écarts significatifs entre les deux sexes se perpétuer au sommet de la carrière des enseignants…

Il reste tant de collines à gravir

Bien sûr, la cause des femmes progresse aussi, et la parole des femmes se libère, peu à peu. Elles sont à la pointe de combats essentiels, telle la part prise par les jeunes femmes dans les marches pour défendre la cause climatique, ou la parole d’une Amanda Gorman qui, par la poésie, nous offre une autre façon politique, non violente, de parler du monde et de ses travers. Mais il reste tant de collines à gravir. La crise que nous traversons les met en lumière, plus que jamais, en exacerbant les inégalités, en renforçant les déséquilibres, dont ceux de genre : combien de femmes n’ont-elles pas été renvoyées à leur rôle domestique ces derniers mois, manifestant ainsi une régression très sensible, trop sensible, de leur condition ?

Ces questions nous préoccupent fortement, nous qui sommes deux femmes de la même génération, qui occupons la fonction de rectrice dans nos universités respectives - et ce dans un contexte où, même en 2021, la gouvernance du monde académique demeure souvent à prédominance masculine. En matière d’égalité pour les femmes c’est une révolution culturelle qu’il faut enfin, et définitivement, accomplir, partout dans notre société, partout dans nos vies : égalité des droits ; équilibre dans tous les organes décisionnels, les carrières, les orientations ; répartition égalitaire des devoirs entre les sexes…

Le combat de tous

Mais l’égalité, nous le savons aussi, est une chose fragile, qu’il faut tous les jours remettre sur le métier. Surtout, l’égalité ne peut simplement être un alibi rhétorique : elle doit être un effort et une discipline constants, de sorte qu’aucun être humain, quel que soit son genre ou son origine, n’éprouve de ressentiment ou ne se sente lésé par le pacte qui constitue le fondement de notre société, ce contrat égalitaire qui souffre toujours tellement d’inégalités, plus de deux siècles après nos révolutions démocratiques. Voilà le pari, l’engageant pari : qu’aucun d’entre nous ne se sente lésé, abandonné, victime - à commencer par les femmes. Ce n’est pas que le combat des femmes, encore moins le 8 mars : c’est le combat de tous, ensemble, les uns avec les autres, les unes avec les autres. Car lutter pour l’égalité des hommes et des femmes, c’est augmenter notre qualité de vie à tous, c’est construire une démocratie plus solide. Le 8 mars et tous les autres jours de l’année.